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Franck MICHEL
Anthropologue et enseignant à l’Université de Corse. Fondateur de l’association Déroutes & Détours (www.deroutes.com), il est l’auteur, entre autres, de L’autre sens du voyage (2003, Homnisphères), Désirs d’Ailleurs (2004, Presses de l’Université Laval, Québec), Voyage au bout de la route (2004, Editions de l’Aube) et Autonomadie (2005, Homnisphères).
Ouvrages déjà publiés :
En route pour l’Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, Paris, L’Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés », 2001 (1ère édition : Histoire & Anthropologie, 1995).
Les Toraja d’Indonésie. Aperçu général socio-historique, Paris, L’Harmattan, 2000 (1ère édition : Histoire & Anthropologie, 1997).
Tourisme, culture et modernité en pays Toraja, Sulawesi-Sud, Indonésie, Paris, L’Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés », 1997.
Tourismes, touristes, sociétés (sous la direction de F. Michel), Paris, L’Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés », 1998.
L’Indonésie éclatée mais libre. De la dictature à la démocratie (1998-2000), Paris, L’Harmattan, Coll. « Points sur l’Asie », 2000.
L’autre sens du voyage, Manifeste pour un nouveau départ, Paris, Homnisphères, 2003.
Désirs d’Ailleurs, Essai d’anthropologie des voyages, 2004, Presses de l’Université Laval, Québec (1ère édition, Armand Colin, Paris, 2000).
Voyage au bout de la route, Editions de l’Aube, 2004.
info@homnispheres.com
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Besoin d’Orient extrême
De Franck MICHEL
Le détour par l’Orient comme recours pour l’Occident ? Un apport d’Asie pour réveiller l’Europe ? Un besoin d’Orient comme un appel d’air salutaire ? L’initiation à l’Asie s’impose à ceux qui considèrent que l’Occident est aujourd’hui en panne d’utopie. Et l’ignorance de l’Ailleurs n’est pas le meilleur gage pour l’avenir. Ainsi, c’est parce que l’Asie n’occupait guère de place dans les études en Occident que le jeune Nicolas Bouvier s’embarqua vers cet Orient plein de promesses, qui alimenta sa réflexion sur le nomadisme et le voyage : “ C’est une des raisons qui m’ont incité à aller vers l’est, voir par moi-même. Je me doutais que malgré ce silence sur l’Asie, l’Europe devait énormément de sa civilisation à une Asie plus ancienne, que la filiation était importante. J’avais le sentiment qu’il fallait aller voir cette mère avant qu’elle ne se dégrade trop. Et j’ai été confirmé dans ce sentiment ” (Bouvier, 1992).
La modernité occidentale vit une crise durable et l’Asie est aujourd’hui certainement le seul continent - le seul horizon culturel aussi - susceptible de proposer un ou plusieurs alternatives au modèle occidental. Depuis les années 1970, et surtout 1980, la fin des utopies politiques occidentales a conditionné l’appel en direction des spiritualités orientales. Dans notre monde cloisonné, en rupture d’idéologie sinon d’idée, peuplé de chômeurs et d’experts, d’exclus et d’inclus, le sentiment d’autonomie disparaît au profit d’une véritable industrie de la peur véhiculée par les autorités pour mieux asseoir leur contrôle sur des populations déboussolées aux destins brisés. Il est intéressant par exemple de comparer deux scènes de rue, l’une à Paris, l’autre à Hanoi, ainsi que deux scènes de vie rurale, dans les campagnes française et vietnamienne : on constate que dans la capitale comme au cœur du village reculé du Vietnam, la vie bat son plein, les individus s’activent en permanence, généralement le sourire aux lèvres, bref le pays à tout entier l’air d’être en mouvement, et d’avancer vers de nouvelles aventures humaines. Pourtant, le niveau de vie, le PNB et autres indices de “ développement ” sont nettement plus inférieurs au Vietnam qu’en France, sans parler du montant des salaires, de la protection sociale, de l’assurance maladie, etc. Un jour de l’année 2001, un Vietnamien me dit, perplexe : “ Il paraît qu’en France vous ne pouvez pas travailler plus de 35 heures par semaine, quelle horreur ! Moi, je bosse 65 heures mais j’aimerais bien arriver à 75 heures par semaine ”... Evidemment, en France, pays qui a su (timidement) imposer les 35 heures, la situation est très différente : la grisaille s’installe, le désarroi accapare la population, laissée comme orpheline de projet de société, tandis que l’avènement tant attendu de la civilisation des loisirs semble poser plus de questions que trouver de solutions aux divers malaises du quotidien. De la France au Vietnam, comme de l’Occident à l’Orient, les différences sont innombrables et les visions du monde respectives paraissent aussi divergentes que le ciel et la terre. Des ponts pourtant existent, et parfois même des voies communes. Mais la plupart des passerelles restent à imaginer, à créer, à construire. Les explications des clivages civilisationnels sont multiples et forcément complexes : la “ richesse ” de la pauvreté, la transition économique, le régime politique, le culte des ancêtres, le climat, la culture, l’histoire... Les raisons ne manquent pas à justifier le fossé, mais tout de même !
L’Asie pensée d’ailleurs
L’Asie pensée d’ici est avant tout une pensée d’ailleurs. Ce continent - Orient extrême plutôt qu’Extrême-Orient - apporte au monde une approche tant spirituelle que philosophique de la vie et de la mort aux antipodes de la pensée occidentale. Les intellectuels européens le reconnaissent volontiers : “ L’Occident s’est fait en refoulant son propre Orient ” (Edgar Morin) ou “ L’Orient spiritualiste est appelé au secours de l’Occident menacé par la machine ” (René Girard). Le détour par le continent asiatique s’impose comme une évidence à ceux qui entendent échapper à la vision manichéenne et cartésienne des affaires du monde. L’Occident fonce droit dans le mur (à moins qu’il n’en construise de nouveaux !) tandis que l’Orient évite l’affront et contourne les écueils, attendant patiemment son heure. Le mouvement, plus vertical qu’horizontal et plus circulaire que linéaire, n’échappe pas à cette logique : les mauvais esprits ne se déplacent qu’en ligne droite, explique la philosophie asiatique plusieurs fois millénaire. Et, à l’instar de la médecine chinoise qui se donne pour mission de guérir le malade et non pas la maladie, la bonne route asiatique ne peut que serpenter selon un itinéraire sinueux, à l’image des vaisseaux sanguins qui irriguent le corps. Un corps d’ailleurs jamais séparé de l’esprit. L’Occidental en mal d’exotisme, d’érotisme, de foi, de loi et de soi, trouvera dans l’Orient lointain de quoi assouvir ses passions refoulées et son mal de vivre. C’est justement, là, à la fois le drame et la chance ! Le détour par l’Asie permet de renouer avec le sens, et la pensée occidentale, à force de bouder celle de l’Orient, se retrouve à court d’idées. Stanislas Breton, par exemple, montre l’intérêt qu’il y aurait à réaliser un travail qui expliquerait, “ ce que signifient le ‘vide’ et la ‘distance’ (...). Je crois que la philosophie elle-même n’aurait rien à perdre de sa liberté, si elle acceptait de se mettre à l’écoute de ce que dit, là-bas, lorsqu’elle tombe sur le Gange, la première lumière du matin ” (Breton, 1995). Le recours à l’Orient permettra peut-être également à nos sociétés léthargiques de recouvrer ce vital rééquilibrage entre action sur soi et action sur le monde, indispensable pour redonner sens à nos multiples existences.
Contrairement à De Gaulle bien plus tard, l’écrivain Roland Dorgelès, dans Partir, découvre, non sans ironie de sa part, la France voisine de l’Orient : “ A mesure que la première escale approche, la terre me paraît plus petite. L’énorme boule se comprime ; ce n’est bientôt plus qu’une mappemonde dont on ferait le tour du doigt. Comment, l’Orient était si près de la France ? Pourquoi n’y suis-je pas venu plus tôt ? ” (Dorgelès, 1926). Evoquant le fantasme de l’Asie - cet Orient lointain et inaccessible dont le Général de Gaulle disait : “ Vers l’Orient compliqué, je partais avec des idées simples ” - Gilles Deleuze et Félix Guattari mettent en garde ceux qui seraient trop attirés sans comprendre : “ Et comment faire pour que le pôle Orient ne soit pas un fantasme, qui réactive autrement tous les fascismes, tous les folklores aussi, yoga, zen et karaté ? Il ne suffit certes pas de voyager pour échapper au fantasme ; et ce n’est certes pas en invoquant un passé, réel ou mythique, qu’on échappe au racisme ” (Deleuze, Guattari, 1980). Le seul fait d’expliquer et de rendre compte de notre “ rêve oriental ” au travers de nos actes et de nos pensées, notamment pour ré-accaparer une part du réel de l’histoire du continent asiatique, rendrait déjà l’approche de l’altérité radicale et de l’univers inconnu moins inexacte (Michel, 1995). Le psychiatre Régis Airault a démontré de quelle manière l’identité des jeunes Occidentaux vacille dès qu’ils foulent le sol de l’Inde. Il parle à juste titre d’un “ décentrage culturel ” de nature initiatique : le sens des réalités échappe un moment au voyageur de passage comme pour lui prouver la fragilité de son être. Dans tout passage dans un autre monde, l’essentiel est d’abord d’en revenir, certes changé, mais indemne.
Ref AUT 9305 - Format 12,5 / 17,5
256 pages
ISBN : 2-915129-10-X - Prix : 14 €
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