On ne compte plus le nombre de « Noirs » qui ont la nostalgie d’un paradis perdu, qui serait l’Afrique pré-esclavagiste pour les uns, pré-coloniale pour les autres. Si de telles tentatives d’évasions du présent sont compréhensibles, il n’en demeure pas moins que le refuge investi n’en est pas un. Le paradis imaginé n’a jamais existé, ne serait-ce que, pour qu’il se perde, il aurait déjà fallu qu’il existe. Certes, l’Afrique Noire antique, pré-islamique (l’Afrique pré-esclavagiste n’ayant peut-être jamais existé) était autosuffisante en tous les domaines : ce n’était pas la Grèce des Ioniens et c’était mieux que Byzance, d’après le peu d’informations disponibles. Tout porte à penser que c’est bien parce que « les Noirs » ne manquaient matériellement de rien ou presque qu’ils n’ont pas été de grands colonisateurs comme les Grecs et qu’ils n’ont pas beaucoup développé les techniques, se payant le luxe de vivre « au-dessous de leurs possibilités technologiques », refusant même l’utilisation de la roue selon la supposition de Pierre Alexandre (16). L’argument, en effet, est séduisant et convaincant car presque toujours, dans la dialectique de « l’ici et l’ailleurs », « l’ailleurs » ne l’emporte qui si « l’ici » est insatisfaisant, problématique.
Comme les autres continents, l’Afrique ancienne a connu plusieurs royaumes situés dans le bassin méditerranéen, dont Kouch, Napata, Méroé, Aksum, (...). Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici, ce sont surtout les royaumes et empires au sud du Sahara, comme le royaume du Ghana, qui semble-t-il est le plus ancien, en tout cas le premier à être connu hors d’Afrique Noire ! Il faut dire qu’il y avait de quoi : en 1066, « le tunka du Ghana, qui pouvait mettre en ligne deux cent milles hommes dont quarante mille archers, était certainement plus riche et vraisemblablement plus puissant que le duc de Normandie et les rois Harold et Philippe 1er réunis » écrit encore P. Alexandre (17). Les informations sur les autres parties de l’Afrique sont rares, fragmentaires, mais il ne fait pas de doute que dès les premiers contacts avec les « étrangers », l’Afrique Noire a été immédiatement perçue comme un eldorado. A juste raison car l’Afrique (Noire) est le seul continent à avoir été saigné à blanc de son capital humain pendant près de douze siècles, son sol cambriolé, son sous-sol dépouillé, les rescapés tourneboulés des pieds à la tête ; malgré tout, la présence noire aujourd’hui n’a jamais été aussi forte dans le monde. Face à la cupidité, à la rapacité et à la suffisance des prédateurs, l’autosuffisance de l’Afrique a fait place aux insuffisances des « Noirs », leur tendon d’Achille a été sectionné, à savoir leurs croyances animistes, résultantes de leur incapacité à exercer sans état d’âme leur « libre liberté ». Et cela se poursuit de nos jours !
L’Egypte ancienne était très friande d’esclaves ; la gourmandise des pharaons en la matière ne leur permettait pas de faire la fine bouche et toute main-d’œuvre servile était la bienvenue. Les pyramides, hélas, ne poussent pas toutes seules comme les mauvaises herbes ! L’or aussi coulait à flot, tout comme l’ivoire : de quoi un pharaon pourrait-il donc se priver ? Jusqu’au VIIe siècle, voire même au IXe siècle, il n’était question que de ponctionner épisodiquement l’Afrique Noire, tout en préservant la poule aux œufs d’or puisqu’on ne trouvait dans l’ensemble du pourtour méditerranéen que des dizaines de milliers d’esclaves noirs, utilisés comme bêtes de somme (18). Mais pour les Africains au sud du Sahara, le glas a sonné avec la fondation de l’islam, par le commerçant Mahomet. Commerçant, cela veut dire professionnel du commerce au sens large du terme, au sens d’échanges. Un échange peut être mécanique, comme la respiration des végétaux ou des vivants, il peut être pacifique ou guerrier, équitable ou non, dans tous les cas, le professionnel du commerce ne le fait jamais gratuitement : il le fait pour du lucre, il faut que cela soit rentable. Nécessairement. Aussi, un commerçant est par définition un conquérant, un combattant : pour acheter ou vendre, il faut communiquer, par tous les moyens (y compris par le mutisme comme dans le « commerce muet » décrit par Hérodote). De cet échange, chacun des protagonistes cherche à tirer le meilleur parti par le marchandage : le tout c’est d’arriver à ses fins. Sur ce point, l’islam a tout d’un puritanisme et l’objectif premier de la conquête arabe après la mort du prophète Muhammad, c’était de tirer quelque chose des victoires, le meilleur, à savoir les butins de guerre, tout ce qui peut servir, tout ce qui peut être utile, tout ce qui rapporte à court, moyen ou long terme. Pour l’islamisation, on verrait après.
L’intérêt que les musulmans des premiers temps accordaient à l’Afrique Noire concernait surtout l’or. L’astronome Al-Fazari (avant 800) mentionnait le premier « l’Etat de Ghana, pays de l’or » (19), et Ibn al Fakih (903) écrivait : « Dans le pays de Ghana, l’or (dhahab) pousse comme des plantes dans le sable, comme poussent les carottes. On les cueille au lever du soleil » (20), ce qui était à peine exagéré. Quant à Ibn Hawqal, il fait savoir que « le roi de Ghana est le plus riche de la terre à cause des richesses et des provisions d’or se trouvant auprès de lui, qui ont été acquis depuis des temps anciens par ses prédécesseurs et lui-même ». (21) Cette soif de l’or est manifeste dans la quasi-totalité des écrits arabes, jusqu’au pèlerinage de Kankan Musa, roi du Mali. De l’or, de l’or, et encore de l’or : les esclaves ne deviendront importants que progressivement, pour supplanter l’or avec la formation des empires et royaumes négriers du Moyen Age africain. L’importance considérable de l’or africain a été soulignée par plusieurs auteurs, dont Fernand Braudel, Jacques Heers, ou encore René Mauny qui écrit :
« Le total de l’or extrait de l’Ouest africain depuis l’Antiquité jusqu’à 1500 peut, à notre avis, atteindre plusieurs milliers de tonnes et un chiffre de même ordre, 3500 tonnes peut-être pour la période de 1500-1900. Chiffres approximatifs, nous sommes le premier à en convenir, mais qui suggèrent un ordre de grandeur qui est, pensons-nous, le plus proche de la vérité (...) et qui permettent de mieux comprendre d’une part la prospérité du monde arabe médiéval, dont la politique d’expansion était financièrement étayée par ce puissant soutien, et d’autre part par les efforts des Européens pour accéder à ce pactole.
L’or a été le véritable support du commerce transsaharien médiéval et c’est pour se le procurer que les Arabes ont fait du Soudan, du VIIIe au IXe siècle, une annexe commerciale du Maghreb et de l’Egypte. Ainsi, l’Afrique Noire occidentale au nord de la forêt, du fait de l’installation de nombreux négociants, est-elle devenue peu à peu une annexe culturelle du monde arabe, étayée par l’islamisation. L’or a donc eu une influence absolument capitale sur les destinées de ces pays qui, grâce à lui, jouaient un rôle important dans le commerce mondial. A un moment (VIIIe au XVe siècle) où ni l’Amérique, ni l’Australie, ni le Transvaal ne donnaient leur appoint, l’or du Soudan a fourni une grande partie du métal précieux à l’économie mondiale » (22).
Quand on a autant d’or, plus besoin de parcourir le monde : les gens s’invitent et on a le monde à domicile. L’« hospitalité africaine » aidant, ce qui devait logiquement arriver arriva.
Les hommes n’ont pas attendu la définition juridique du crime contre l’humanité pour en commettre à volonté. Le crime contre l’humanité a presque l’âge de l’humanité. Sans hommes, pas de crime contre l’humanité. Les nostalgies irrationnelles, les fables à dormir debout des « bondieusards » et les hypothèses conceptuelles d’un état où l’homme était bon, généreux, sans souci, un état où l’existence humaine n’était que du bonheur ne sont que de grossières tentatives d’empêcher l’homme d’exercer sa « libre liberté ». Et en pareil cas, plus c’est gros, plus ça marche, d’autant plus que ceux qui fabriquent ces histoires criminelles disposent de différents stratagèmes et multiples moyens pour se rendre crédibles. Le credo de ces criminels, qu’ils crient à tue-tête : « le crime ne paye pas ». Le tout premier qui a imaginé quelque chose au-dessus de l’homme, supérieur à l’homme et qui pourrait lui faire des misères à tout moment, et même le faire disparaître, a commis le tout premier crime contre l’humanité. On connaît le crime : c’est d’avoir fait croire que l’homme est double, à la fois visible (corps) et invisible (âme, esprit ou autre), qu’il participe à la fois au monde visible et au monde invisible mais surtout, que l’homme a un maître qui décide de tout dans les deux mondes. Nul ne connaît le premier criminel. Deux certitudes néanmoins ; l’ancêtre Lucie est présumée innocente et Yahvé revendique la paternité du crime. Les pièces à conviction ? Sa parole, contre laquelle celle de Lucie ne pèse pas lourd, et pour ceux qui ne croient qu’après avoir lu, le Pentateuque fait le poids.
Avec l’invention de la hiérarchie, on a créé par la même occasion ce que certains ont appelé pompeusement « la dialectique du maître et de l’esclave » et qui, en fait, n’est que l’expression de la raison du plus fort. Avec l’esclavage, le crime paye. En tant que crime contre l’humanité, l’esclavage a toujours rapporté gros, non pas de tout temps, mais partout. Ecoutons Louis Sala-Molins : « Après quoi, Noé ne dit plus rien méritant d’être révélé, écrit et cru, pendant les 350 ans qu’il vécut encore - malgré que Yahvé eut fixé depuis belle lurette, au temps des Nephilim, à 120 ans pas un de plus l’espérance de vie des hommes - après le déluge, la cuite mémorable et, sous la dictée de Yahvé, l’invention de la merveille des merveilles : pas le vin, l’esclavage. Puis il mourut » (23).
A qui profite le crime ? « A l’esclave », disent en chœur les maîtres ! « Au maître » pensent tout bas les esclaves ! Les fondateurs des religions, mieux que tous, ont compris que s’il y a bien quelque chose auquel il ne faut toucher à aucun prix, quelque chose qui est sacré de chez sacré, c’est bien « la merveille des merveilles », l’esclavage. A chaque fois que certains hommes renoncent à exercer leur « libre liberté », le crime de lèse-humanité, commis par Yahvé, la Divinité, profite à d’autres hommes qui oseront incarner leur « libre liberté ».
Etre homme, des pieds à la tête n’a jamais été de tout repos. La fin du repos commence avec la sortie du néant, avec la naissance, avec l’existence : les cellules et l’ensemble de l’organisme font leur vie sans jamais nous demander notre avis, que ce soit pendant le sommeil ou à l’état de veille. Etre homme, c’est accepter pleinement que le corps soit ainsi fait et qu’il puisse s’arrêter à tout moment, avec ou sans préavis. Cela veut dire que le corps est ce qui nous rend conscient le temps, et ce qui nous permet aussi de nous mouvoir dans l’espace : à chaque individu d’assumer ou pas le sursis qui est le sien, avec toutes ses inconnues, avec la carte blanche dont il dispose en permanence, à savoir « sa libre liberté ». En général, les individus se précipitent dans la religion, définie par Alfred North Whitehead en ces termes : « La religion est ce que l’individu fait de sa propre solitude » (24).
A la naissance du prophète Mahomet vers 570, l’humanité avait à son actif plus d’un millénaire d’expérience (théorique et pratique) dans esclavage. L’Egypte ancienne et ses pharaons, la Chine ancienne et ses empereurs, la Grèce ancienne et ses rois, la Rome impériale, bref, partout l’esclavage était pratiquée et institutionnalisé, y compris chez les Incas, « les Noirs », etc. Ainsi, Confucius (551-479 av. J.-C.) invite l’homme à renoncer à sa « libre liberté » : « L’homme de qualité respecte trois choses : le décret du ciel, les grands hommes et les maximes des saints personnages » (25). On ne peut pas dire que détourner l’homme de la planète terre, établir une hiérarchie « grands hommes »/hommes qui ne sont pas « grands », fabriquer des « saints personnages » à son intention, c’est respecter l’homme. Les routes et marchés de l’esclavage ont existé en nombre considérable dans l’antiquité, et il en a été ainsi jusqu’au XIXe siècle, si ce n’est jusqu’au XXe siècle. Mahomet est mort en 632. Entre 570 et 632, il a largement eu le temps de prêcher une nouvelle religion, l’islam. L’islam est matérialisé, codifié en un ensemble de textes fondamentaux, le Coran, et des textes secondaires appelés Hadiths. Pratiqué par Mahomet et ses fidèles, l’islam est devenu un mode de vie, une manière de penser et d’agir, une civilisation entièrement fondée et vécu autour d’une loi unique, la Loi, appelée charia. En son temps, la plus ancienne des religions monothéistes et universalistes, le judaïsme, a eu son législateur, en la personne de Moïse et l’humanité n’a pas encore fini de se remettre de ses crimes contre elle. Sala-Molins, en 2004, le constate en ces termes : « Avec le génocide largement entamé par Moïse à l’ouest du Jourdain et rondement accompli par Josué à l’est du fleuve jusqu’à la grande mer, Yahvé avait apporté la solution finale au problème cananéen qu’il avait créé de toutes pièces par la bouche de Noé le jour de la cuite mémorable du rescapé du déluge et de l’invention de l’esclavage. Il avait dégagé pour son peuple l’espace vital qu’il avait juré de donner à Abraham et à son cadet Isaac, à Isaac et à son cadet Jacob, à Jacob et à ses 12 enfants, sans compter Dina l’unique, par qui le malheur était arrivé à Sichem » (26).
Mahomet, à l’instar de Moïse, ne trouvera pas grand-chose à redire de l’esclavage : ce n’est pas lui qui l’a inventé, c’est un système qu’il a trouvé en place en arrivant au monde. Ce système ayant fait ses preuves dès son invention, et Allah étant à Mahomet ce que Yahvé, l’inventeur de l’esclavage est à Moïse, il s’agira en tant que simple exécutant, d’en tirer le maximum de profit. Mahomet et ses proches avaient chacun leur cheptel d’esclaves, de toutes les couleurs, comme les pharaons en leur temps. Le crime était d’autant plus profitable que personne n’était responsable de sa propre situation en ce bas monde ; tout ce qui est arrivé, tout ce qui est, et tout ce qui arrivera relève absolument de la volonté d’Allah : c’est Mahomet son Prophète qui le dit. Assurés d’être couverts par Allah tels qu’ils sont et quoi qu’ils fassent (puisque musulman veut dire « celui qui remet son âme à Allah »), les musulmans se lancèrent à la conquête du monde, raflant, razziant, soumettant, massacrant, etc. presque sans retenue, d’abord en direction de l’Europe et de l’Asie, puis ce fut le tour du Maghreb. Dans cette odyssée funeste, « les Noirs » avaient leur place, et même une place de choix, avec Bilal aux premières loges, Bilal le premier muezzin de l’islam (esclave affranchi par Mahomet). Quand aux « Noirs » situés au sud du Sahara, ils ne perdaient rien pour attendre !
A SUIVRE
Notes
(16) P. Alexandre, Les Africains. Initiation à une longue histoire et à de vieilles civilisations, de l’aube de l’humanité au début de la colonisation, Paris, Editions Lidis, 1982, pp. 26 et 28.
(17) P. Alexandre, op. cit., p. 237 ; B. Davidson cite également le même passage, d’après El Bekri, in L’Afrique avant les Blancs. Découverte du passé oublié de l’Afrique, Paris, PUF, 1962, p. 79, (traduit de l’anglais par P. Vidaud).
(18) F. Renault et S. Daget, Les traites négrières en Afrique, Paris, Karthala, 1985, p. 20.
(19) R. Mauny, Tableau géographique de l’ouest africain au Moyen Age. D’après les sources écrites, la tradition et l’archéologie, thèses publiées par IFAN-Dakar (1961) et Centro de Estudos Historicos Ultramarinos (1960), Lisbonne, pp. 25 et 300.
(20) J. M. Cuoq, Recueil des sources arabes concernant l’Afrique occidentale du VIIe au XVIe (Bilad Al-Sudan), Paris, Editions du CNRS, 1985, (traduction et notes par Joseph M. Cuoq, p. 54).
(21) R. Mauny, Tableau géographique, p. 301.
(22) R. Mauny, op. cit., p. 301.
(23) L. Sala-Molins, Le livre rouge de Yahvé, Paris, La Dispute, 2004, p. 53.
(24) A. N. Whitehead, Religion in the making, cité par E. R. Doods, dans Les Grecs et l’irrationnel, Paris, Flammarion, 1977, p. 240, (traduit de l’anglais par Michael Gibson).
(25) R. Etiemble, Confucius : (Maître K’ong), Paris, Gallimard, 1966, Entretiens familiers, XVI, 8 (traduction Etiemble).
(26) L. Sala-Molins, Le livre rouge de Yahvé, p. 235.
Illustration de couverture : Bruce CLARKE, www.bruce-clarke.com