Auguste ARMET
Considérations générales sur l’esclavage
S’il est vrai que les Africains ont connu la servitude dès les premiers jours de cette institution - on parle d’esclavage antique -, en fait, leur mise en esclavage, par d’autres peuples, de la manière massive que l’on sait, ne remonte qu’aux années 1500. C’est, en effet, à cette époque que les Espagnols, après les Portugais, et à l’instigation de Las Casas, décidèrent, pour assurer le travail dans les mines, de remplacer par des Noirs les Indiens d’Amérique Centrale, jugés trop fragiles et qui refusaient leur statut en se laissant mourir.
Les Anglais et les Français, qui n’avaient pas d’Indiens à leur disposition, utilisaient la main-d’œuvre que constituaient « les engagés » ou « trente-six mois », sortes de co-contractants puisés dans les couches pauvres des roturiers, des exclus de la noblesse et des déclassés de la société : criminels et prostituées. Le caractère transitoire de cette main-d’œuvre ne convenant pas aux colons, ces derniers réclamèrent l’autorisation d’employer des esclaves Africains. C’est ainsi que Louis XIII, par l’Edit du 31 octobre 1636, signa l’acte de naissance de l’esclavage dans les Antilles Françaises. L’Eglise catholique avait pour sa part donnée sa bénédiction à ce commerce odieux, par une bulle spéciale du Pape Nicolas V.
Pour organiser et réaliser le transport et la déportation des Nègres des côtes africaines vers celles des îles d’Amérique, plusieurs compagnies (ou entreprises de transport) furent créées avec l’appui de l’administration royale avant que le commerce de la traite ne devienne, à la suite de la faillite desdites compagnies, une affaire privée et libérale engageant, à côté des victimes (« les bois d’ébène »), les armateurs et gros négociants des ports de France, les Capitaines négriers, les potentats africains, les courtiers et autres « mafouc ».
Des comptoirs du Sénégal, de l’île de Gorée, des îles Banane, du Bénin ou des côtes d’Angola - qui étaient autant de sites et de « mines » de ravitaillement de Nègres - aux rives de la Caraïbe, un long périple de plusieurs semaines à plusieurs mois devait être parcouru par ces bateaux négriers et leur cargaison. A leur retour, ces bateaux, chargés de fruits tropicaux (sucre, café, indigo, coton, tabac, cacao), transitaient par les ports négriers de la France : Le Havre, Bordeaux, La Rochelle, Saint-Malo, Lorient, Marseille et surtout Nantes. Cette rotation, ce commerce de troc, de produits divers contre des vies humaines, se soldait généralement par un bénéfice de 200%, dont la moitié grâce à la vente des esclaves. Le sucre et le café ne pouvant être totalement absorbés par la France, ces produits étaient ensuite réexpédiés en Europe, essentiellement vers les pays du nord de l’Europe. Au XVIIIe siècle, le commerce de la France était de ce fait excédentaire. On voit donc bien que l’apparition de la société esclavagiste aux Antilles fut, en fin de compte, l’aboutissement d’un processus historique bien particulier, issu tant du développement économique des grandes métropoles européennes que des caractéristiques géographiques et humaines des îles. C’est ainsi qu’apparurent les « Routes de l’Esclavage ».
Ce qu’il faut retenir de cette histoire triste et sombre, c’est le caractère éminemment cruel et déshumanisant de la traite, deux aspects très bien illustrés par les conditions sociales et sanitaires des esclaves aux Antilles Françaises. Mais l’étude de ces conditions ne concerne pas que la vie dans les îles et dans les plantations. Elle concerne également la traversée et la vie à bord des bateaux négriers. L’approfondissement de cette question permet ainsi :
de constater, sur le parcours allant de la captivité à l’arrivée aux îles, les conditions effroyables de vie à bord de ces « prisons flottantes », avec l’entassement des Nègres dans les cales, la pénurie de nourriture, une hygiène de vie exécrable et néfaste pour la santé. De fait, une situation sociale et sanitaire génératrice d’épidémies qui exterminèrent des cargaisons de « bois d’ébène » à concurrence de 10% au cours de la traversée, et ce, en dépit des soins et interventions thérapeutiques prodigués par les chirurgiens flibustiers.
de voir comment les esclaves arrivés aux Antilles - près de 4 millions - furent voués, non seulement aux atrocités du fouet et des fers, mais également aux souffrances dues aux conditions d’exploitation féroce de leur force de travail. Sans omettre les maladies tropicales ou importées dans leur aventure coloniale, qui les décimaient quelquefois par centaines malgré, là aussi, les soins administrés par les médecins, chirurgiens et infirmiers attachés à la plantation.
Nous devons donc envisager, au-delà du cadre clinique, les divers facteurs ayant exercé une influence sur la santé des esclaves, en restituant l’environnement vital sur les navires négriers, d’une part, puis sur la plantation, d’autre part. De même devons-nous aussi nous interroger sur les « réactions psychologiques et physiologiques de ceux que l’on débarquait sur une terre inconnue et qui se sentaient palpés, pincés, triturés sans ménagement, marchandises humaines au centre d’enjeux économiques considérables » (1).
De la captivité à l’arrivée aux îles
On peut sans difficulté réaliser la grande souffrance et, pire encore, l’humiliation des hommes et des femmes issus des caravanes d’esclaves enlevés de leur environnement naturel et pris en otage par la force et la violence par dizaines, par centaines, par milliers enchaînés au moyen du bois de « mayombe », sorte de fourche en bois dont le diamètre était à peine supérieur à celui des cous des captifs. La nuit venue, la fourche était attachée à un arbre et n’était enlevée qu’après la vente. Mal nourris, harassés de fatigue, porteurs de nombreuses blessures infectées et gangrenées, beaucoup mourraient en cours de voyage ou à l’arrivée, les marchands tuant les malades et tous ceux qu’ils jugeaient invendables. Après plusieurs jours de marche de l’intérieur des terres vers les côtes où attendaient les navires négriers, arrivait l’heure fatidique de la vente entrecoupée par un court séjour en camp de rafraîchissement. Au moment de la vente, le prix du captif était fonction de la qualité de « la pièce d’Inde », c’est-à-dire du Noir solide et trapu ayant entre 15 et 40 ans, de la jeune femme saine, à la poitrine et au bassin bien développés, âgée de moins de 30 ans, le plus léger défaut diminuant fortement le prix.
Attentif, le chirurgien explorait, palpait, tâtait, grattait, léchait parfois l’esclave afin de découvrir dans le goût de la sueur certaines maladies. Il devait absolument dépister les moindres imperfections, les parasitoses (ver de Guinée, gale et surtout le pian). Il devait respecter scrupuleusement les règles d’achat que l’Historien Ducasse a découvertes dans un manuscrit anonyme de la bibliothèque de Nantes :
Surtout point de vieux à la peau ridée, testicules pendants et ratatinés.
Point de grands nègres efflanqués, poitrines étroites, yeux égarés à l’air imbécile qui annoncent la disposition à l’épilepsie.
Point de femmes aux tétons cabrés, aux mamelles pendantes et flasques.
La vente conclue, le Noir captif, considéré comme prisonnier de guerre selon le droit du vainqueur, était assimilé à un animal vivant, sans statut juridique, ravalé au rang de chose, meuble ou objet. Il devenait la propriété privée de l’armateur qui avait commandité le voyage.
Après l’achat, le chirurgien procédait à l’estampage du captif, le marquage au fer rouge d’une lettre ou d’une marque indélébile, soit sur la cuisse, sur la fesse ou sous le téton des femmes. Une fois marqués, les captifs étaient ensuite embarqués. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, un baptême collectif précédait le départ du navire. Ensuite la tragédie des esclaves rencontrait une nouvelle phase, celle du voyage sans espoir de retour, la route de l’Amérique.
Sur le négrier, véritable « prison flottante », les Nègres étaient entassés les uns contre les autres en position couchée ou debout. En règle générale, les hommes étaient enchaînés aux pieds et aux mains dans des entreponts de la cale du navire. Sur un navire prévu pour 350 captifs, comme « la Vigilante », le dortoir des hommes mesurait 11,50 mètres sur 6,70 mètres, celui des femmes 4,50 mètres sur 6 mètres. A bord des navires français, il était prévu 1 mètre cube d’air par personne et 60 à 70 centimètres carrés d’espace. Empilés dans les entreponts comme des poissons séchés, les captifs écoutaient avec angoisse le craquement lugubre de la coque. Le balancement du navire chavirait leur cœur, le mal de mer les prenait à la tête. Abattus, effondrés, ils quittaient le monde de leurs habitudes vers une destination inconnue. Dans la « captiverie flottante », mal aérée par des écoutilles fermées par des barres de fer et des cadenas, régnaient une chaleur suffocante aux odeurs nauséabondes et une atmosphère irrespirable et répugnante.
Quant à l’alimentation, à la limite de l’acceptable, elle était à base de grumeau, une sorte de soupe de fèves mélangées à de la farine de maïs ou de riz, agrémentée de piment et d’huile de palme. Outre cette soupe, et selon les époques, il y avait des salaisons de morue, des bouillons d’herbes et de fruits frais. Aux escales, le menu s’enrichissait de cassave (galette de manioc), de légumes verts, et d’un peu de viande de tortue séchée. Les repas étaient servis à onze et seize heures. Par beau temps, les captifs mangeaient sur le pont. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, ils recevaient un demi verre d’eau-de-vie coupée d’eau. Le dimanche, un biscuit était ajouté à la ration ainsi qu’un petit morceau de bœuf salé. Le problème de l’eau était un véritable casse-tête, car il fallait assurer à la fois la boisson et le lavage de plusieurs centaines de Nègres au cours du voyage. La ration normale était une baraque par personne pour tout le voyage. On imagine aisément les pénuries et la pollution de l’eau qui entraînait des dysenteries.
Outre les séances de nettoyage une fois par jour pour les femmes et deux fois par semaine pour les hommes, il y avait des séances d’exercice physique, principalement la danse. Après cette « gymnastique », les captifs s’occupaient à tisser, à fabriquer des paniers, à confectionner des pagnes. Le retour dans l’entrepont était précédé de la vérification des fers.
La discipline était stricte et les châtiments sévères et brutaux pour mater les velléités de révoltes et d’émeutes qui éclataient assez fréquemment malgré les multiples précautions des négriers. Toutefois, selon les écrits de l’époque, la cruauté des négriers n’atteignit jamais le niveau de sadisme et d’atrocité de certains colons.
On comprend donc fort bien que, si au départ des côtes africaines - après de courtes escales en camp de traite ou au baracom - les captifs étaient jeunes et vigoureux, les conditions de sous-alimentation et de manque d’hygiène ainsi que les épidémies au cours de la longue traversée transformaient un grand nombre de captifs dans la force de l’âge en des « déchets soutenant à peine leur tête ».
D’une année à l’autre, d’un navire à l’autre, d’un voyage à l’autre, le nombre de décès variait considérablement. Parfois, les vents favorables et l’absence d’épidémie permettaient l’arrivée à bon port de toute la cargaison. Plus couramment, à la suite de grands calmes ou d’épidémies, toute la cargaison devait être immergée. Au début de la traite française, le taux de mortalité moyen était de 20 à 30%. Ce chiffre allait cependant chuter progressivement, grâce aux meilleures conditions d’existence à bord des navires, cela dans l’intérêt des armateurs et du monde négrier. D’une manière générale, les rapports des chirurgiens faisaient état de quatre principales causes de décès :
les troubles digestifs et particulièrement les dysenteries avec les « diarrhées banales », les « diarrhées vermineuses ».
« le scorbut » qui sévissait sur tous les navires sans exception, en raison de la longueur de la traversée et de l’alimentation carencée.
les « fièvres putrides » qui s’apparentaient à la fièvre typhoïde et n’épargnaient aucune traversée.
les épidémies de fièvre jaune ou mal de Siam et de variole ainsi que les parasites et maladies infectieuses. Ces différentes maladies accompagnaient l’esclave tout au long de la traversée et s’ajoutaient à celles qu’ils rencontraient lors de son arrivée sur la plantation.
L’arrivée aux îles et la vie sur les plantations
Après deux ou trois mois de traversée, cinq semaines pour les meilleurs bateaux à voile lorsqu’ils étaient aidés par les vents, neuf mois pour les plus lents, le navire de traite arrivait en vue de la Martinique, de Saint-Domingue ou de Sainte-Lucie, principales îles de vente. La Guadeloupe et Saint-Christophe recevaient peu de négriers en provenance directe de l’Afrique.
Avant la mise à quai autorisée par l’Amirauté, il fallait remplir les formalités administratives, obtenir l’accord du Gouverneur pour la mise en vente de la cargaison, et contrôler la cargaison, contrôle opéré par le chirurgien officiel du port. Ensuite seulement, soit la cargaison était débarquée, soit elle était mise en quarantaine dans la rade, soit elle était soumise au « parfumage » (désinfection du navire et de ses occupants) en cas de détection d’épidémie. Une fois les droits d’ancrage, de poudre, pourboires et autres pots-de-vin payés aux fonctionnaires de l’administration royale, soit 5 à 10% de la valeur de la cargaison, il fallait donner un air de jeunesse et de vigueur aux esclaves pour une meilleure vente. Les esclaves étaient donc dirigés dans une « savane de rafraîchissement », sorte de lieu de remise en forme ; les plus âgés, meurtris, couverts de larges ulcères, de maladies cutanées, de chiques étaient hospitalisés dans une maison louée à cet effet. Après un court séjour dans cette « savane » où les captifs étaient retapés, requinqués à l’approche de la vente, le courtier, représentant légal aux îles de l’armateur, et le Capitaine négrier procédaient au maquillage des captifs : onctions à l’huile de palme, récurage des dents à l’aide de racines astringentes, parfois passage d’une mixture pour redonner la vivacité du canin atténué par un début de scorbut.
Tout était fait de manière habile pour donner à l’esclave un air de bonne santé et l’aspect d’une bonne « pièce d’Inde » en vue de ravir ainsi le meilleur prix aux planteurs. Les paiements des captifs se faisaient généralement par des billets à ordre payables partie en argent, partie en produits locaux ; puis, la vente terminée, « pourvoyeurs et transporteurs, négriers marins, chacun à sa place et selon sa fonction avait rempli sa mission ».
C’est ainsi que se terminait le processus du trafic ; des millions d’êtres humains étaient portés disparus et l’inventaire des biens meubles des propriétaires blancs s’était enrichi de plusieurs millions de pièces. Mâles et femelles, pendant les quelques neuf années qui leur restaient à vivre (estimation de la durée de vie des esclaves débarquant dans les îles), allaient ensuite piocher, bêcher, sarcler, couper, mouliner à raison de dix huit heures par jour, sous la menace du fouet et autres sévices cruels, notamment en cas de marronnage, pour la plus grande gloire de l’économie française et de ses négociants. Le captif, transformé en esclave sur la plantation, après l’estampille et l’attribution du sobriquet, était devenu un être taillable et corvéable à merci, et cela jusqu’au jour du 22 mai 1848 avec le soulèvement des esclaves à Saint-Pierre à la Martinique et après de nombreuses révoltes dans l’île, dont les plus importantes furent celles de 1822 au Carbet, de 1831 à Saint-Pierre, de 1833 à Grand Anse au Lorrain. L’abolition sera prononcée en Guadeloupe 6 jours après, le 27 mai 1848 et plus tard en Guyane. Au cours de ces quatre siècles d’esclavage aux Antilles va se constituer au fur et à mesure la société de plantation avec ses clivages sociaux distincts. C’est ainsi qu’on y trouve les grands blancs qui sont les grands propriétaires terriens, les petits colons encore appelés petits blancs ou « béké griave », les mulâtres affranchis qui constituent très tôt les strates de professions libérales (médecins, avocats, hommes politiques) puis les petits artisans et les petits fonctionnaires dans les bourgs et les villes et enfin, les Nègres, avec leur segmentation hiérarchique au sein de l’habitation : le commandeur noir qui fait partie de la catégorie des « petits maîtres » à côté des géreurs et économes, les domestiques, et autour de l’usine : les ouvriers sucriers (mouliniers, cabrouetiers, tonneliers) appelés « nègres à talents », et la masse des nègres affectés aux tâches des champs de tabac, de café, et de canne, attachés à la houe, à la bêche, au coutelas.
A SUIVRE
Notes
(1) Pour aborder notre sujet, trois études nous paraissent fondamentales : Dr Frantz Tardo Dino, Le collier de servitude - La condition sanitaire des esclaves du XVIIe au XIXe siècles, Ed. Caribéennes, 1985 ; Dr Jean-Claude Eymeri, Histoire de la médecine aux Antilles et en Guyane, Paris, L’Harmattan, 1992 ; Geneviève Mangatal-Leti, Santé et société esclavagiste à La Martinique (1802-1848), Paris, L’Harmattan, 1998.
Auguste ARMET (alias Auguste Macouba), docteur en sociologie, inspecteur des Affaires Sanitaires et Sociales (Martinique), ancien maire de Case-Pilote (2001-2002). Essayiste, dramaturge, poète, engagé contre le système colonial, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont : Le cri antillais, 1964 ; Eïa Manmaille Là, 1968 ; Boutou Grand Soir, 1978 ; L’Eau de feu, 1994 ; Ex-Voto, 1994 ; La saison des Hommes. Le parcours atypique d’un intellectuel martiniquais, 2004.
Illustration de couverture : Bruce CLARKE. Tableau réalisé en 2002 lors d’une résidence à l’invitation du Conseil Général de la Guadeloupe.
Plus d’informations : www.bruce-clarke.com