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Collection : Latitudes Noires


Singularité et spécificité de la traite des Noirs et de l’esclavage dans les colonies

Yoporeka SOMET

Une idée fausse, que l’on croyait définitivement marginalisée, mais qui, de façon paradoxale, revient en force en ce moment même, voudrait que l’esclavage et la traite des Noirs dans les colonies européennes d’Amérique, n’aient été qu’une forme d’asservissement que toutes les sociétés humaines auraient connue et pratiquée depuis toujours. Ce nouveau révisionnisme, dont on verra qu’il n’est pas aussi isolé qu’il en a l’air, a un but ultime qui se décline en trois moments : d’abord ruiner la Loi Taubira, faute d’avoir réussi à en empêcher l’adoption ; ensuite clore le débat à peine ouvert sur les responsabilités dans le démantèlement de l’Afrique et l’asservissement du peuple noir, et donc aussi sur les réparations dues au titre de ce crime contre l’humanité ; enfin, faire porter aux seules victimes noires de la « férocité blanche » la responsabilité de leur malheur.

Dans les pages qui suivent, nous montrerons brièvement :

-  que la traite et l’esclavage des Noirs aux Amériques entre le XVe et le XIXe siècle est un fait unique dans l’histoire de l’humanité et qu’à ce titre, il ne saurait être mis en parallèle avec les formes de servage attestées dans l’Afrique pré-coloniale, ni même avec l’esclavage gréco-latin ou encore celui pratiqué dans l’Europe médiévale ;

-  que les conséquences qui en ont résulté, et qui sont encore parfaitement visibles aujourd’hui, sont désastreuses pour l’Afrique, ses diasporas et le peuple noir en général tant du point de vue démographique, économique, sociopolitique, culturel que psychologique ; et qu’à l’inverse, elles sont synonymes de prospérité et de puissance pour le monde occidental ;

-  qu’en tout état de cause, les méthodes et les moyens employés dans ce gigantesque trafic d’êtres humains sont moins le fait d’individus isolés que d’un système historique, « l’économie-monde capitaliste », dont le déploiement sur le continent africain en particulier ne s’est achevé qu’avec le partage crapuleux de celui-ci à Berlin en 1885, dans la fièvre des conquêtes coloniales ;
-  qu’enfin ce système qui affecte de se donner en modèle de civilisation universellement désirable est en réalité naturellement hostile au genre humain, (comme l’attestent la silencieuse mais efficace extermination des Indiens d’Amérique, l’anéantissement brutal du peuple noir, l’accumulation exponentielle des richesses et, concomitamment, l’accroissement de la misère, etc.), dont il s’assure la domination par ses trois armes favorites que sont le mensonge, la violence et le racisme.

Caractères de la traite européenne transatlantique et spécificité de l’esclavage des Noirs dans les colonies du « Nouveau Monde »

Quand on examine le vocabulaire de cette immense tragédie, on se rend vite compte de la prégnance d’un certain nombre d’euphémismes qui indiquent bien la volonté de se dédouaner d’un crime en le banalisant, pour qu’il apparaisse comme un acte tout à fait normal. Il en est ainsi des expressions comme le « commerce triangulaire » ou la « traite des Noirs ». La première laisse entendre qu’il y aurait eu, au départ, entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques, des négociations suivies de transactions entre partenaires également avertis, le tout sur la base du consentement mutuel ou de la confiance réciproque. Quant à l’autre expression, si elle a au moins le mérite d’indiquer qui est ainsi « traité », elle ne dit rien de celui qui en est la cause. Ce qui oblige donc à creuser, à penser, à réfléchir sur les concepts pour comprendre ce qu’ils renferment. A titre d’exemple, selon le Dictionnaire Robert, le mot « traite » dont l’emploi remonterait au XIVe siècle (indication en soi déjà très éclairante), vient du verbe « traire », comme dans l’expression bien connue « traire une vache ». On voit mieux qu’il ne s’agit pas ici d’un rapport d’échange librement consenti, mais d’une exploitation unilatérale et si brutale qu’aucun fermier ne songerait même à l’appliquer à ses propres vaches ! Or c’est précisément ce que firent successivement toutes les puissances maritimes d’Europe entre le XVe et le début du XXe siècle avec les Africains. Parlant de l’Espagne en particulier, Allan Christelow, historien américain, a écrit que pendant tout le XVIIe siècle et jusqu’au XVIIIe siècle « l’Espagne trayait la vache et le reste de l’Europe buvait le lait » (1).

Une première caractéristique de la traite européenne transatlantique, qui en fait également sa spécificité, c’est son caractère massif, aussi bien dans le volume que dans la durée. Sur un peu plus de quatre siècles, le total des pertes humaines pour le continent africain est évalué entre 100 et 300 millions de personnes. C’est cette terrible réalité que masquent, volontairement ou involontairement, les chiffres qui ne donnent que le nombre, bien aléatoire à établir avec précision, des déportés vivants. Or, il faudrait rapporter ces chiffres à l’évolution de la population africaine depuis le XVe siècle. Estimée entre 600 et 800 millions d’habitants vers 1500-1550, la population de l’Afrique noire a dramatiquement chuté à 200 millions d’habitants vers 1850-1870, pour n’atteindre que 127 millions en 1930 ! (Diop-Maes, 1993 : 188).

La deuxième caractéristique notable, c’est la manière dont les Africains ont été réduits en esclavage. A ce sujet, la qualification de « génocide » s’impose d’elle-même. L’historien Joseph Ki-Zerbo (Burkina Faso) a décrit avec raison la traite des Noirs comme « un tournant macabre qui aurait pu conduire cette race à la disparition quasi totale, comme en Amérique du Nord et du Sud pour les Indiens, d’autant que ces effets se sont déployés sur un demi millénaire » (1972 : 221).

La troisième caractéristique enfin, c’est le lieu de la servitude, les méthodes et les moyens pour y parvenir ainsi que les raisons historiques qui ont déterminé ces choix.

Pour ce qui est de la manière dont les Noirs ont été emmenés en esclavage, ils ne furent d’abord ni vendus, ni achetés, ni donnés en échange d’un quelconque bien, (contrairement à ce que suggère l’expression de « commerce triangulaire ») mais simplement razziés, puis stockés dans des forts construits à cet effet, avant d’être exportés comme du bétail vers l’Amérique. On peut visiter encore aujourd’hui quelques-uns de ces forts qui ont servi de lieu de transit avant la déportation, pour avoir une idée des souffrances que ces hommes, femmes et enfants ont dû connaître avant la traversée. Dans le golf de Guinée, sur le littoral du Ghana actuel, on a pu recenser soixante forts négriers sur une distance de 500 kilomètres, (ce qui donne pratiquement un fort tous les 10 kilomètres), construits entre 1482 (Elmina Castle haut lieu de la mémoire africaine qu’on peut visiter dans l’état) et 1734 (Fort de Keta). L’historien Danois Albert van Dantzig (un temps professeur à l’Université de Legon) donne dans son livre Forts and Castles of Ghana (Accra, 1980) une liste non exhaustive de cinquante d’entre eux, avec le lieu, la date de construction et leurs propriétaires successifs. On ne peut donc être d’accord avec l’africaniste John Iliffe quand il parle du « désastreux empressement des Africains à exporter des esclaves » (John Iliffe, 1997 : 15). Plus que d’une simple tentative pour dédouaner l’Angleterre et, d’une façon générale, l’Occident de ses responsabilités historiques, il s’agit bien là d’un révisionnisme rampant.

Car l’histoire de la traite et de ses méthodes est tout autre. Elle fait une part importante à la résistance africaine face aux attaques des négriers européens. C’est également pour occulter cet aspect des choses que certains historiens ont forgé le mythe de la docilité des Noirs. Ce faisant, ils ne peuvent plus expliquer à quoi ont servi, par exemple, les énormes quantités d’armes à feu déversées chaque année sur les côtes africaines. Basil Davidson a montré « qu’à l’apogée de la traite au XVIIIe siècle, les seuls armuriers de Birmingham exportaient de 100 000 à 150 000 mousquets en Afrique chaque année ». (B. Davidson, Mère Afrique). Ainsi que l’a relevé Louise-Marie Diop-Maes, « certaines régions d’Afrique noire ont connu pendant plus de deux siècles, sans répit, une situation analogue à celle de la France pendant la guerre de Cent Ans avec les armes de la guerre de Trente Ans ». [Cette guerre, précise-t-elle, réduisit de moitié la population de l’empire germanique en 30 ans, de 1618 à 1649] (2).

Malgré cette supériorité militaire, les révoltes de captifs étaient fréquentes. Elles avaient lieu aussi bien au moment de l’embarquement qu’après le départ des côtes africaines, beaucoup préférant le suicide aux souffrances de l’esclavage. On estime le taux de perte par décès dus aux maladies, aux mauvais traitements et aux suicides à 20% pendant le transfert jusqu’à la côte, et à 30 voire 35% pendant la traversée. Ces chiffres sont loin d’être exagérés, comme l’atteste une pièce inédite (3) retrouvée et commentée par Lucien Peytraud : « Consultons la Réponse faite à Messieurs les Philanthropes anglais ; elle est d’un anonyme qu’on ne saurait accuser d’exagérer la vérité, puisque, au contraire, il s’efforce de réfuter les accusations portées contre ceux qui font la traite avec cruauté. Il revient à plusieurs reprises sur cette question de la mortalité. Il est vrai, dit-il d’abord au §4, que la mortalité des captifs va quelques fois à 20% ; mais ce n’est que dans des temps de maladies épidémiques en Afrique, et alors ils meurent chez eux comme à bord des navires. On peut seulement se demander dans ce cas pourquoi les traitants avaient l’imprudence de les embarquer. Rapportons textuellement une partie du §11 : “ l’auteur anglais cite des exemples de 50 et 60% de perte. Cela est possible et arrive souvent dans les cargaisons de Bénin et de Kalbarre [Calabar ?]. Les peuples de ces parties sont plus mélancoliques que ceux des autres parties de l’Afrique. Quand ils sont à bord de nos navires, ils cherchent à se détruire, imaginent qu’après leur mort ils se retrouveront dans leur pays ”. Il n’y avait pas moyen de les égayer. Il arrivait d’ailleurs qu’ils s’empoisonnaient eux-mêmes avant de partir et mouraient ainsi d’une sorte de consomption lente ». (Lucien Peytraud, L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789, d’après des documents inédits des Archives coloniales : 114-115).

C’est précisément pour éviter de tels mouvements de révolte et limiter les tentatives de suicide que les captifs étaient enchaînés aux poings et aux pieds pendant leur voyage sans retour. Même une fois marqués au fer rouge et vendus dans les plantations, leurs velléités de rébellion et/ou de marronnage n’étaient pas pour autant éteintes. A cela il faut ajouter une forme de résistance passive qui amenait souvent les esclaves à saboter le travail ou à en faire le moins possible. De là, cet autre mythe du nègre paresseux et indolent, en complète contradiction avec les motivations réelles de la traite des Noirs. Pour plus de détails, le lecteur pourra se référer à la longue liste des grandes révoltes qui ont secoué les plantations entre 1500 et 1895 (guerre de libération de Cuba) et qu’on peut lire dans l’ouvrage de W. E. B. DuBois, The World and Africa : an inquiry into the part which Africa has played in world history (New York, 1955 : 60-62). Ainsi, l’aspiration à la libération des esclaves par eux-mêmes (ce qu’un auteur caraïbe (4) a appelé très adéquatement « the self-liberation ethos of enslaved Blacks ») a été réalisée une première fois par la création de la République de Las Palmarès, dans le Nord-Est du Brésil. Cet Etat, fondé par des esclaves marrons, fonctionna sur le mode africain, (le pouvoir passant de son premier chef Zanga Zoumba à Zoumbi son neveu ; puis de ce dernier au neveu de celui-ci, et ainsi de suite pendant plus d’un siècle), jusqu’en 1697 lorsque les Portugais s’en emparèrent. Cette expérience fut rééditée un siècle plus tard, à partir de 1791 et dans un autre contexte, par la révolution victorieuse des esclaves de Saint-Domingue. Elle déboucha sur l’abolition de 1794 et l’Indépendance d’Haïti en 1804. Tout ceci permet de relativiser quelque peu l’importance que l’on se plaît généralement à accorder au mouvement abolitionniste qui relevait plus d’une stratégie politico-économique que de la pure philanthropie. C’est donc à juste raison que la démarche des abolitionnistes blancs a été qualifiée, par W. E. B. DuBois, de « philanthropy and 5 per cent » (DuBois, 1955 : 70).

Venons-en maintenant au contenu de l’esclavage et à la condition de l’esclave noir dans les plantations. Il faut préciser d’emblée que les captifs qui débarquaient des bateaux négriers aux noms évocateurs de « Jesus », « Serve God daily », « Love one another », la « Concorde », la « Justice », l’« Affriquain », n’étaient pas considérés comme des hommes, mais comme des meubles (art. 44 du Code noir). Le Code noir, écrit en 1685, œuvre de Colbert inspirée à la fois de la Bible et du droit romain, du christianisme et du droit canonique, donne une idée du statut et de la condition de l’esclave dans les plantations. Ce texte effrayant (5) qui est la meilleure preuve qu’il s’agit bel et bien d’une entreprise organisée au plus haut niveau, et non de pratiques isolées, fut néanmoins présenté encore en France en 1981 comme « la première protection des esclaves [parce qu’il] limite l’emploi de la torture et tend à restreindre l’arbitraire des maîtres et à développer l’autorité des représentants de l’Etat ». G. Caburdin, G. Viard, Lexique historique de la France d’Ancien Régime, Collin, 1981 : 326, cité par Sala-Molins, 1987 : 82-83). Cette opinion n’est évidemment pas celle des anciens esclaves. Parlant précisément du Code noir, l’un d’eux, Le More Lack, affirme que « les lois même faites en notre faveur portent l’empreinte d’une cruauté despotique ». (Sala-Molins, 1987 : 210).

Qu’apprend-on à la lecture de ce Code noir ? Rien, dans le fond, qu’on ne sache déjà, sinon que l’arbitraire et le fait accompli sont devenus la loi et le droit. Le Code noir range les esclaves parmi les biens meubles (art. 44) et les considère tout naturellement comme de simples marchandises (art. 7). A ce titre, ils ne peuvent eux-mêmes être propriétaires d’aucun bien (art. 21 et 28). En toute logique, ces dispositions nous dispensent de la question de savoir si les esclaves ont un statut juridique autre que celui appliqué aux autres biens (meubles et immeubles) des colons. Mais l’article 31 précise néanmoins que bien qu’ils ne soient pas sujets de droit, ils peuvent être poursuivis en justice. Les articles 49 à 54 insistent d’ailleurs sur le fait qu’ils appartiennent à leur maître qui en dispose à sa guise.

Dans un système essentiellement fondé sur le vol et la rapine, on n’est pas étonné ensuite d’apprendre que les esclaves sont condamnés à la flagellation, voire punis de mort en cas de vol (art. 35 ; 36 ; 37). Interdiction leur est faite de se défendre, de porter quelque arme que ce soit (art. 15) et à plus forte raison de frapper leur maître (art. 33, 34). Il leur est également interdit d’aller et venir librement, et ce, dans le but évident de prévenir toute tentative de marronnage (art. 38 ; 39). L’article 38 détaille ainsi les sanctions appliquées : pour une tentative de fuite, l’esclave aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule. S’il récidive, il aura le jarret coupé et sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule. A la troisième tentative, il sera puni de mort. De même, les esclaves ne peuvent se réunir entre eux (art. 16, 17). Enfin, il leur est interdit de se nourrir à leur guise. L’article 22 ordonne aux maîtres de fournir, toutes les semaines, à chaque esclave âgé de 10 ans et plus, 2 pots et demi de farine de manioc ou 3 cassaves pesant 2 livres et demie chacun au moins, et 2 livres de bœuf salé ou 3 livres de poisson. Aux enfants de moins de 10 ans, il est recommandé de ne donner que la moitié des vivres ci-dessus. Voilà l’un des articles qui est souvent cité au titre des améliorations apportées par le Code noir à la condition du nègre esclave dans les plantations Outre-Atlantique ! Or, comme l’a relevé C. L. R James, « c’est tout juste assez pour épuiser un homme bien portant en trois jours ». (C. L. R James, 1988 : 9).

La qualification de la traite des Noirs : génocide ou « holocauste noir » ?

Beaucoup d’Africains (et d’Africains-Américains) considèrent comme allant de soi l’usage de l’expression « holocauste noir » pour qualifier le génocide et l’asservissement des Noirs durant la traite négrière et l’esclavage. Cette position, en soi inattaquable - sauf révisionnisme conscient ou inconscient -, s’appuie sur le fait que du point de vue de la durée et du nombre, le peuple noir est le seul à avoir subi le génocide le plus long et le plus massif de l’histoire de l’humanité. Mais, constate l’un d’eux, « ce qu’on en dit est largement en deçà de ce qu’on a dit du génocide juif en un demi siècle ». (R. Somé, 1995). Le peuple noir serait, par conséquent, fondé à user sans exclusive des mots qui conviennent pour exprimer sa douleur. Ce qui fait dire au Professeur Ali Mazrui que les mots pour décrire de telles horreurs ne devraient être le monopole de personne. « Et pourtant, observe-t-il, certains Juifs pensent qu’il est tout à fait normal pour eux d’avoir emprunté (à la langue grecque) les mots « Holocauste » et « Diaspora », mais qu’il est anormal que les Noirs les leur empruntent. C’est surtout le mot « Holocauste » qu’ils préservent jalousement au nom de la singularité de leur expérience... » (A. Mazrui, 1993 : 96).

Il ne semble pas que l’usage du mot « diaspora » ait jamais fait problème. Même si les raisons de la « dispersion » ne sont pas les mêmes pour tous, il n’en est pas moins vrai qu’il y a de la dispersion, et donc des « diasporas » partout dans le monde. Il en va autrement du terme « holocauste ». Comme le précédent, c’est son étymologie même, et d’abord elle - peu importe qu’elle soit empruntée - qui lui confère le caractère spécifique en vertu de quoi il ne peut pas s’appliquer à toutes les expériences, si douloureuses soient-elles. Avant de signifier, dans la religion juive un « sacrifice où l’offrande est entièrement consumée par le feu », le terme « holocauste » signifie en Grec « brûlé tout entier » (« holos » ; « kaiein »). Or, à aucun moment de son histoire le peuple noir n’a été exterminé - ni même directement menacé de l’être - de cette manière, c’est-à-dire par le feu et les gaz. En tant que peuples, seuls l’ont été les Juifs et les Tziganes. Certes, les Noirs n’y auraient pas échappés, puisqu’ils étaient considérés par l’idéologie nazie - qui fait encore tant d’émules aujourd’hui - comme une « race inférieure » et donc nécessairement impure. Faut-il rappeler que le tristement célèbre Docteur Eugen Fischer, maître d’œuvre de l’eugénisme nazi, a fait ses premières expérimentations sur les Hereros, en Namibie ? Mais n’ayant pas été à portée de main des nazis, le peuple noir n’a donc pas été victime de l’holocauste. Il est par conséquent impropre de parler d’ « holocauste noir » et de vouloir par là relativiser le mot « holocauste » pour signifier que le génocide des Juifs n’a pas été le seul.

Il n’est pas non plus besoin de se lancer dans une « concurrence victimale », au point de donner l’impression qu’on banalise la souffrance d’autrui au motif que la nôtre est plus importante. Il faut - et il suffit - d’expliquer l’origine du génocide dû à la traite négrière et à l’esclavage des Nègres et, ainsi, de comprendre le processus par lequel ce « premier mal » - largement accepté comme un bien (au sens économique du terme) - a fini par produire d’autres maux. Car on ne comprendra rien à l’Holocauste, et donc rien à l’acharnement ou au déchaînement de l’Occident contre lui-même, ou plus exactement, contre son « soi mauvais » tant qu’on ne voudra rien savoir du rapport ou du simple contact de cet Occident avec l’Autre ; non pas simplement le « prochain » de la Bible, mais le radicalement « lointain » de la Conquête. Je considère, en effet, que toute singulière qu’elle soit, l’expérience juive (la Shoah pour la nommer dans sa singularité) dont on s’accorde à dire qu’elle est incompréhensible voire « impensable », est restée précisément incompréhensible parce qu’on s’obstine à ne pas voir dans les traitements déshumanisants infligés à l’homme noir en Afrique et aux Amériques, et surtout l’idéologie raciste qui les sous-tend, le long processus d’« ensauvagement » (Aimé Césaire) qui a culminé en Europe dans l’anéantissement du peuple juif considéré comme le « non soi », le « soi mauvais » ou encore l’ « impropre », l’ « impur » niché au cœur de l’Occident. (J.-L. Nancy).

A SUIVRE

Notes

(1) A. Christelow, « Great Britain and the trades from Cadiz and Lisbon to Spanish America and Brazil, 1759-1783 », cité par Joseph E. Inikori dans « L’Afrique dans l’histoire du monde : la traite des esclaves à partir de l’Afrique et l’émergence d’un ordre économique dans l’Atlantique », in Histoire Générale de l’Afrique, Paris, Unesco, 1999, vol. 5, p. 115.

(2) Louise Diop-Maes, « Evolution de la population de l’Afrique noire du néolithique au milieu du XXe siècle », in Ankh, n°2, Avril 1993, pp. 183-184.

(3) Selon Lucien Peytraud, cette pièce, (Réponse faite à Messieurs les Philanthropes anglais), dont l’auteur est probablement anglais, mais qui est sans date, doit être placée entre 1780 et 1790.

(4) Hilary McD. Beckles, Caribbean Slave Society and Economy, Princeton, Markus Wiener Publishers, 1991, pp. 363-372.


Yoporeka SOMET , philosophe, a soutenu une thèse de doctorat sur le rapport des « Lumières » à la Révolution française et haïtienne. Dans le cadre de cette thèse, il a (déterré et) publié un ouvrage apocryphe attribué à Kant et intitulé Réponse du Professeur Kant de Königsberg à l’abbé Sieyès de Paris (1796), 1995. Auteur de L’Afrique dans la philosophie. Introduction à la philosophie africaine pharaonique, 2005.


Illustration de couverture : Bruce CLARKE. Tableau réalisé en 2002 lors d’une résidence à l’invitation du Conseil Général de la Guadeloupe.

Plus d’informations : www.bruce-clarke.com


-  Ref ES 9106 - Format 14 /19

-  320 pages

-  ISBN : 2-915129-13-4 - Prix : 20 €




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