Sexe, tourisme et domination
Lorsque le voyage devient dérapage, tous les abus sont pensables et donc possibles, d’autant plus que l’on est loin de chez soi. La forme la plus abjecte des formes de tourisme en marge est le tourisme sexuel, et avant tout celui qui implique des enfants. Un tourisme de la honte qui a pourtant le vent en poupe ! Il ne cesse en effet de s’étendre aujourd’hui, à la faveur de la crise, à la fois économique et morale, qui sévit en Occident mais également ailleurs, jusque dans les moindres recoins de la planète, tissant une sombre toile qui prolifère sur fond de corruption et de dénigrement de l’être humain, de la femme en particulier. La Thaïlande avait ouvert le triste ban de cette exploitation « touristique » sans scrupules. Dès la fin des années 1970, l’Occident était amplement au courant de l’exploitation sexuelle des enfants et des femmes sur le sol thaïlandais. Partout, le fléau du tourisme sexuel gagne en importance et répond à une demande de plus en plus forte en provenance d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Australie et du Japon, essentiellement. La République dominicaine, Haïti et Cuba, le Kenya et la Tunisie, le Maroc, Madagascar, les Philippines, le Cambodge ou Sri Lanka, autant de destinations qui sont trop connues pour accueillir une majorité de touristes mâles esseulés. Le drame de nos jours réside tout particulièrement dans l’augmentation du trafic humain et du développement de la prostitution enfantine à des fins touristiques. Sans oublier la poursuite ou le nouvel asservissement des femmes qui semble contredire les succès réels de leur émancipation si durement obtenus et conquis, ici ou là dans le monde...
Sur cette planète qui tend à se figer, et avec les contrôles plus répressifs et l’engouement pour Internet, la vogue est également au tourisme sexuel à domicile, l’exotisme s’important désormais à deux pas de chez soi. Les avatars d’une prostitution à usage touristique sont tous les jours plus nombreux, plus complexes, plus sournois. Le tourisme sexuel est un fléau qui s’alimente de la crise économique, qui fait son marché et remplit ses caisses sur le dos des pauvres et des plus démunis, mais qui enrichit une économie parallèle aux tentacules et aux pouvoirs désormais gigantesques. L’essor du tourisme sexuel puise ses racines au tréfonds de l’imaginaire occidental, toujours marqué par un esprit colonial, pesant mais omniprésent. Dans le contexte de la mondialisation, le tourisme sexuel mêle un esprit cupide et impérialiste aux nouvelles mobilités contemporaines. Et pour lutter contre ses méfaits qui se répandent telle une traînée de poudre sur fond d’épidémie du Sida, il importe de repenser le sens du voyage et, plus encore, de sensibiliser les professionnels comme les touristes aux réalités de ce désastre humanitaire. Un changement qui ne pourra que passer par un transfert de pouvoirs aux femmes, seules ou presque capables de comprendre l’étendue de la déshumanisation marchande. La femme est l’avenir de l’homme chantait le poète, désormais devant la menace religieuse et l’avidité des hommes, la femme est l’avenir de l’humanité. Il n’est pas encore trop tard pour changer de voie...
Imaginons un instant des femmes cubaines arpentant le pavé parisien en quête d’exotisme et d’amourettes avec des jeunes Français blancs comme neige. Imaginons quelques vieux Marocains de Marrakech à la recherche de chair fraîche et claire de préférence pour assouvir leurs fantasmes sexuels. Imaginons un paysan ukrainien ou un riziculteur vietnamien, la soixantaine bien trempée, commander par catalogue une jeune française esseulée et démunie, végétant dans un terroir désolé de la République, en quête d’argent et de sens pour son avenir. Imaginons un nouveau riche philippin ou un ministre camerounais payer des pots-de-vin aux autorités françaises afin d’accélérer la procédure d’adoption d’un petit orphelin français. Imaginons enfin des cars entiers remplis de Thaïlandais, de Haïtiens, de Sénégalais, de Cambodgiens, de Balinais et de Brésiliens, tous plus ou moins fortunés et bedonnants, s’arrêter - le temps de leurs vacances à l’étranger - devant un hôtel luxueux près du Mont Saint-Michel ou dans les jardins du Château de Versailles, où des dizaines de jeunes vierges françaises les attendraient désespérés, tout en accueillant le sourire aux lèvres ces prestigieux hôtes étrangers : les touristes d’un nouveau monde. Ces visions imaginaires n’ont que peu d’espoir d’être données à voir. Du moins d’être vues de notre vivant. Heureusement. Mais pourquoi, l’inverse est-il tellement visible ? Hier comme aujourd’hui, et encore plus demain. Et cela sans gêner le moins du monde la « bonne » marche de ce dernier. Pourquoi la misère s’abat-elle toujours ou presque sur les mêmes ? Pourquoi les Occidentaux, qui ne voudraient jamais subir ce scénario chez eux, s’acharnent-ils à voir, instaurer et « développer » sur d’autres terres et auprès d’autres peuples, ce même scénario ?
Le tourisme sexuel est un phénomène inhérent aux nouvelles formes de mobilités contemporaines. Il est au cœur de la mondialisation, notamment car il concerne avant tout les trois mots clés suivants : migrations, voyages, sexualités. Le tourisme sexuel est essentiellement un phénomène pluriel. Il est complexe et prend de très nombreux atours, plus ou moins touristiques et sexuels, plus ou moins abjects et condamnables. Pour aborder la question globale du tourisme sexuel, en comprendre ses origines et ses ramifications, il est ainsi nécessaire d’évoquer deux univers qui lui sont directement liés : la prostitution et le trafic humain. C’est pourquoi, devant la diversité des situations, nous parlerons ici des tourismes sexuels.
Quatre exemples récents, empruntés au 7e art, illustrent à la fois l’évolution, la complexité et la banalisation des tourismes sexuels dans le contexte de la civilisation occidentale : le film Vers le Sud aborde le tourisme sexuel des femmes dans les Caraïbes, Hostelcelui des hommes en Europe centrale, Je vous trouve très beau traite de la passion d’un agriculteur malheureux pour une fille roumaine, et la fiction Sex Traffic évoque la prostitution forcée des filles étrangères. Pourquoi ces quatre films qui parlent de sujets différents sont-ils sortis au cours des premiers mois de l’année 2006 ? Le tourisme sexuel serait-il en train de devenir une mode ? Un tourisme comme un autre ? L’abus des filles de l’Est ou du Sud un « loisir sexuel » ? Quant à la misère sexuelle en France serait-elle tellement dramatique ? A moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un début de prise de conscience collective... qui aurait, divine surprise (mais est-ce un hasard ?), l’avantage de montrer également aux Français, privés de projet collectif et coincés entre les banlieues et le CPE, bref en panne d’espoir depuis la désastreuse année 2005, qu’ailleurs dans le monde, la situation politique est encore pire et les gens bien plus pauvres. L’herbe n’est donc pas forcément plus verte chez le voisin et la sinistrose dont la France semble frappée ne serait qu’un banale migraine qu’il convient de guérir et d’oublier au plus vite ! Ce raisonnement rejoint ici les agissements du touriste sexuel qui se sent soudainement « reconnu », devenir enfin quelqu’un, et surtout devenir ailleurs ce qu’il n’est pas ici. Deux cas plus précis, piochés lors d’observations sur le « terrain » comme on dit, illustrent le propos : un touriste sexuel australien qui se rend à Kuta (Bali, en Indonésie) sait qu’il trouvera sans problème dans un bar, des filles plus jeunes et plus jolies, et moins chères, qu’à Sydney ou Melbourne. Cela le « requinque » le temps des vacances ou d’un week-end... Un autre touriste, rmiste et français, résidant au fond d’une banlieue parisienne sans âme, qui se rend quelques jours dans le quartier de Patpong à Bangkok devient du jour au lendemain quelqu’un, il « tombe » les filles et se transforme en pacha le temps d’un séjour, il sent qu’on le respecte même si c’est artificiel et uniquement pour son argent, mais cela le change de son quotidien, le sort de sa misère à lui, partagée entre solitude et chômage, matraquage et grisaille banlieusarde...
Revenons plus précisément à nos quatre films.
Dans Vers le Sud, de Laurent Cantet (2006), deux Américaines, la cinquantaine bien entamée, en mal de tendresse et de sexe, rencontrent - mais ce n’est pas vraiment un hasard - Legba, environ 18 ans, évidemment très beau et bien bâti, à Haïti. Le partage de l’Apollon noir se fait dans la douleur et le désarroi qui rythment la vie des deux femmes. Une souffrance et une solitude que ne vient pas compenser une « réussite » économique et sociale évidente, mais devenue tellement relative. Elles (re)voient Legba chaque année ou presque, et il change leur vie. Et la sienne ? Elles n’en connaissent rien, comme elles ne captent rien de la réalité politique et sociale à Haïti. Legba meurt assassiné sur la plage dans un pays saigné à blanc..., sans que ces femmes occidentales n’y comprennent toujours rien... Mais pour elles les vacances sont déjà finies, et la planète croule de milliers d’autres Legba, encore plus beaux, encore plus pauvres... Vers le Sud est un film tiré de trois nouvelles du romancier haïtien Dany Laferrière (La Chair du maître, l’auteur compilera ces nouvelles à l’occasion de la sortie du film pour en tirer un nouveau roman : Vers le Sud). Deux misères très différentes s’y font face. Dès la sortie du film en France, l’écrivain constate avec lucidité : « Les filles et les garçons se servent de leur corps comme des cartes de crédit qui leur permettent d’acheter de la nourriture, de la boisson, des parfums. Je n’ai jamais vu personne, autour de moi, regarder cela autrement que comme la chose la plus naturelle du monde ». Triste constat pour un peuple à bout de nerfs et un pays au bord du gouffre. Dans le film, Albert, vieil haïtien écoeuré par la destinée tragique de son pays, et contraint d’être au service touristique de la clientèle blanche, résume cette vision réaliste des rapports humains : « Les dollars sont pires que les canons, ils pourrissent tout ». Le vrai clivage est ici le fossé qui sépare les pauvres des riches et non pas les femmes des hommes, mais le sexe est utilisé et perçu comme un instrument de pouvoir plus impérialiste que jamais. Les dominants n’ont même plus besoin des canons pour arriver à leurs fins... C’est sans doute là que réside le pire.
Avec Hostel, de Eli Roth (2006), on suit le parcours de deux Américains et un Islandais à la recherche d’aventures sexuelles à l’occasion d’un voyage en Slovaquie. Beaucoup de sang et de sexe dans ce film d’horreur américain, et les Slovaques n’ont guère apprécié de voir leur pays décrit de la sorte : « Vous voulez des supernanas ? Allez donc à Bratislava ! »... Cela dit, depuis l’ouverture du pays il y a une quinzaine d’années, le rapide développement du tourisme dévoile d’importants dérapages et un essor d’un trafic humain de plus en plus extrême, presque aussi dramatique qu’en République tchèque voisine. Dans le film - pas franchement réussi et dont le genre hésite entre le gore, le porno et l’horreur - les jeunes mâles occidentaux en vacances entendent avant tout « profiter » au maximum d’une certaine conception du libéralisme économique, ici matérialisé en quelque sorte par la prostitution massive à des fins touristiques des dites « filles de l’Est », de plus en plus précarisées et donc plus facilement disponibles sur le marché international du sexe. Le film, qui tergiverse entre la description d’un tourisme malsain et le voyeurisme sexuel de saison, atteste avant tout de la banalisation du tourisme sexuel et de la violence globalisée au sein de nos sociétés.
Dans le film Je vous trouve très beau d’Isabelle Mergault (2006), on suit justement la passion soudaine d’un agriculteur français, veuf et rustre, pour une « fille de l’Est ». Mais là, le service se fait à domicile. Le vieux Français s’éprend peu à peu d’une jeune roumaine, « invitée » pour l’aider aux champs et pas franchement pour occuper son lit, et « importée » en France par le biais d’une agence matrimoniale aux pratiques douteuses. Dans le film, au ton toujours juste, la patronne de l’agence matrimoniale, qui recherche ses filles dans une Roumanie désoeuvrée, se transforme aisément en mère maquerelle. Au paysan désemparé, mais gêné à l’idée « d’acquérir » une jeune roumaine par ce biais, elle dit : « Quoi ! Vous n’achetez pas une fille, vous la sortez de la misère, vous lui sauvez la vie ! »... Cela malheureusement fonctionne à merveille, dans le film comme dans la réalité. Un type de business matrimonial en plein essor entre la solitude des uns et l’exploitation des autres. Les principaux pourvoyeurs de ces compagnes de l’orient de l’Europe, qui prodiguent aussi bien - parfois indistinctement - des services sexuels que d’autres travaux, mais toujours domestiques en quelque sorte, sont les pays de l’ancien bloc soviétique convertis corps et âme au capitalisme le plus frénétique et le plus dévastateur. Avec des enfants et des femmes laissés voire jetés sur le pavé.
Les deux épisodes du film de fiction britannique Sex Traffic, de David Yates (2004), diffusés sur Arte en mars 2006, décrivent d’une manière très pragmatique les filières criminelles de la prostitution en Europe. Le film retrace l’histoire de deux sœurs moldaves, Elena et Vara, qui rêvent d’un Occident prospère mais qui, rapidement, tombent dans l’engrenage fatal de l’esclavage sexuel où elles ne maîtrisent plus leur destin. Leur itinéraire permet de comprendre à quoi peut ressembler un voyage d’abord volontaire puis forcé partant de la campagne moldave pour se terminer au cœur de Londres. Séparées, perdues puis à nouveau réunies, les deux sœurs survivent en dépit des terribles épreuves, mais elles sortent déchirées de cette « aventure » occidentale : l’une, « rescapée », retourne au village en Moldavie, retrouve son jeune fils et entame une autre vie ; l’autre, sa petite sœur, semble « perdue », elle reste à Londres, manipulée et dépendante, elle s’accroche autant que possible au mythe d’une mondialisation heureuse, et est déjà entièrement au service des trafiquants de filles de l’Est. Criante de vérité souvent taboue, cette remarquable fiction - qui rappelle le superbe film Terre Promise d’Amos Gitaï (2004) - dénonce les réseaux internationaux de prostitution mais aussi les complicités policières et politiques qui trop souvent les accompagnent.
Ces quatre films présentent donc en quelque sorte les quatre formes de tourisme et trafic sexuels qui ne cessent de s’étendre de nos jours :
Le tourisme sexuel « classique » pratiqué par les femmes, pour l’instant encore minoritaire, à destination des pays pauvres du Sud (Vers le Sud) ;
Le tourisme sexuel « classique » pratiqué par les hommes, de loin le plus important à ce jour, vers les régions du Sud et de l’Est (Hostel) ;
Le tourisme sexuel « à domicile », dans une version privée et « quitte ou double ». Il est assimilé à de la prostitution transnationale organisée (« location » ou « vente » de filles ou d’épouses par catalogue, etc.), qui évolue généralement en mariage pour le meilleur (la relation d’abord intéressée se transforme en véritable relation amoureuse, c’est le cas du film Je vous trouve très beau) ou pour le pire (l’épouse devient une servante maltraitée et parfois une esclave sexuelle, avec ou sans prostitution) ;
Le tourisme sexuel « à domicile », dans une version publique et sordide. Il s’inscrit dans le processus des trafics d’êtres humains, les filles sont aux mains des réseaux transnationaux de prostitution et se voient réduites à l’état de simples marchandises. Les personnes prostituées, en provenance des pays du Sud et de l’Est, « travaillent » sous la contrainte dans les pays riches (Sex Traffic).
Notre planète qui décidément ne tourne pas rond n’est plus seulement devenue le lieu d’une criminalité sans bornes, c’est le monde tout entier qui - tel un irrémédiable sacrifice propitiatoire devant l’absence de perspectives - affirme en désespoir de causes ses tendances suicidaires... Le terrible « meilleur des mondes » jadis promis par l’avènement de « 1984 » serait-il advenu ? En tout cas, c’est sur les décombres de ce « totalitarisme tranquille » sur fond de démocratie rompue au capitalisme sauvage que prolifèrent d’un commun accord proxénètes de l’ailleurs et industriels du sexe, avec le risque de voir demain se développer un peu partout sur la surface du globe un tourisme sexuel de masse... Dans un texte plus ancien portant sur le cauchemar du tourisme sexuel en Asie, nous écrivions, tels des mots inscrits sur un morceau de papier glissé dans une bouteille avant d’être jeté à la mer : « A quand le livre noir de l’exploitation sexuelle ? » (Michel, 1998 : 227). Le présent livre espère répondre, en partie seulement, à cette interrogation, en identifiant les mécanismes de ce qui est devenu un marché global : le sexe. Il importe aussi d’engager des réflexions alternatives et d’élaborer des stratégies de résistances et de changements qui restent à ce jour en grande partie à imaginer. Mais avant tout, ce modeste ouvrage entend tirer la sonnette d’alarme afin que certains, voyageurs en tout genre et professionnels du tourisme en particulier, prennent conscience de la tragédie silencieuse en cours. Pour ne pas dire - encore une fois - qu’ils ne savaient pas, bref qu’on ne savait pas...
A suivre...