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AUTOUR DE CE LIVRE


BIOGRAPHIE
Bruce CLARKE

Artiste engagé (né en 1959 à Londres), notamment dans la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud et dans la mobilisation contre le génocide au Rwanda, Bruce CLARKE est basé à Paris depuis 1989. En tant que photographe, il a publié des reportages sur l’Afrique du Sud, la reconstruction du Rwanda, le retour des réfugiés libériens et la Palestine. Bruce CLARKE est l’auteur du projet en cours « Le Jardin de la Mémoire », une sculpture dédiée à la mémoire des victimes rwandaises composée d’un million de pierres portant chacune une marque ou un nom désignant un disparu. Son œuvre, résolument ancrée dans un courant de figuration critique, traite de l’écriture et de la transmission de l’histoire.

http://www.bruce-clarke.com/plume/ ?/news/


As an artist (born in 1959 in London), he has engaged in the anti-apartheid struggle in South Africa and in the mobilisation against the genocide in Rwanda. He has been based in Paris for several years. He is also a photographer and has published reports on South Africa, reconstruction in Rwanda, the return of Liberian refugees, Palestine, etc... He is the author of an on-going project ‘The Garden of Memory’, a memorial sculpture dedicated to the victims of genocide in Rwanda, composed of a million stones, each bearing a mark in memory of an individual person. In France, Bruce Clarke is engaged in the social movement. His work, resolutely anchored in a current of critical figuration, deals with the writing and transmission of history.

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Collection : Savoirs Autonomes


CES MOTS
De Bruce CLARKE


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« Le nazisme s’est insinué dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. » Victor Klemperer, LTI, la langue du Troisième Reich. Carnets d’un philologue

En 1961, dans la préface de l’ouvrage de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Jean-Paul Sartre écrivait : « Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cents millions d’hommes et un milliard cinq cents millions d’indigènes. Les premiers disposaient du verbe, les autres l’empruntaient. »

L’évolution du monde n’a pas changé le rapport de force ; elle l’a complexifié.

Les frontières entre dominants et dominés ne sont plus inscrites sur des cartes d’état-major coloniales. Les classes sociales semblent s’être dissoutes les unes dans les autres. Existent maintenant des zones de précarité : elles nous entourent de près ou de loin, déterminées à nous engloutir un jour ou l’autre si nous manquons de vigilance. La précarité rôde, insidieuse et prédatrice ; elle menace d’absorber des individus ou des populations qui se croient à l’abri, d’avaler ceux qui se savent fragiles mais qui espèrent, se débrouillent - contre toute logique - pour se maintenir la tête hors de l’eau.

Lorsque Sartre préfaçait Fanon, l’ennemi se déclinait en noir et blanc, bon ou mauvais ; le verbe même était plus clair. Si on le souhaitait, on pouvait nommer l’ennemi : colonisateur, capitaliste, curé. On gagnait parfois, mais le plus souvent, on perdait contre lui. On se battait en croyant avoir les armes et une certaine maîtrise du jeu ou au moins avoir identifié les forces en jeu.

Sous le règne des délocalisations, des flexibilités, des réajustements - structurels ou ponctuels - des modernités, des réformes et autres « révolutions conservatrices », nous ne savons plus contre quoi, contre qui nous battre. Un malaise visqueux nous envahit, que nous habitions l’hémisphère Sud ou le Nord. Il est difficile d’identifier l’ennemi, cet ennemi devenu invisible. Pourtant, il est bel et bien là, plus présent que jamais. Il sape nos énergies et annihile nos aspirations. Il nous exploite pour ses propres desseins et convoque le verbe pour nous imposer sa parole et sa vérité.

Au sujet des mots dominants, le sociologue Pierre Bourdieu écrivait en 1998 : « Les mots, la terminologie du langage capitaliste, néolibéral, ultra-libéral, s’introduisent insidieusement dans le langage courant sans que nul n’y prête attention tant ils sont affirmés avec force répétitive en permanence. Ce ne sont évidemment pas de simples mots mais des éléments structurants d’une construction idéologique très puissante (...). Est-il nécessaire de le rappeler, le choix d’un terme n’est évidemment pas le fruit du hasard, d’abord parce qu’il a une histoire ou qu’il a été « mis en circulation » dans un contexte précis. »

L’euphémisme redéfinit notre monde selon les contours qu’ont voulu lui donner les barbares anonymes que sont les « oligarques », les « kleptocrates », les « biocrates » rebaptisés les « élites ». Les « dégâts collatéraux » adoucissent l’image des cadavres de civils déchiquetés lors des guerres. Les pays en voie de développement ont remplacé les pays sous-développés qui se sont eux-mêmes substitués aux colonies. La personne de couleur, le Noir. La personne à mobilité réduite, l’infirme. Le demandeur d’emploi, le chômeur. Le technicien de surface, le balayeur... Le verbe se prostitue et nous ment sur les réalités.

Le verbe nous dit qu’il n’y a plus de pauvres en Occident, mais des « défavorisés ». En vérité, ce sont d’abord les gens modestes qui se font restructurés, réajustés, « modernisés ». A cause de leur « conservatisme », bien sûr : ne rejettent-ils pas systématiquement toute réforme ? Hier, ils étaient les prolétaires, les pauvres, variables d’ajustement pour le patronat.

D’autres « opprimés de la terre » sont transformés, par la magie du verbe, en « exclus ». Sémantiquement bannis, les opprimés de la terre ont entraîné l’oppresseur dans leur relégation. Sans oppresseurs, point de lutte de classes. Les grèves sont devenues des « mouvements sociaux » orchestrés par de vagues catégories sociales, muées en Occident - comble d’ironie - en « partenaires sociaux ». Faire la révolution contre son partenaire social ? Impensable ! Les mots prônant l’émancipation ou, tout simplement, prônant tout changement autre que la réforme libérale, sont soit dilués, soit tournés en dérision ou encore proscrits. Ne reste alors qu’une seule langue, qu’un seul langage, celui des dominants.

La langue est utilisée pour masquer le réel, qu’elle travestit, édulcore et anesthésie... Arme redoutable, elle est le vecteur des idées de domination. Tel un antidépresseur, la langue cache la violence du monde, mais, du même coup, réduit nos espoirs d’un monde meilleur.

Au fond de nous-mêmes, pourtant, nous avons conscience du monde dans lequel nous vivons. Si nous cherchons bien, nous pouvons trouver le sens des mots qui prétendent décrire ce monde. Mais nous refusons de reconnaître ce qu’en réalité nous savons : une lame de fond nous menace en permanence. Devant le péril, nous abandonnons la possibilité même de nous révolter. Tout n’est que fuite en avant. La menace nous pousse à adopter une stratégie de complicité contre nature. Celle entre maître et esclave. Malgré eux, les dominés pactisent avec les dominants.

C’est seulement quand les mots seront posés, décortiqués, démystifiés, que nous pourrons y voir plus clair et choisir notre camp en toute connaissance de cause. Le camp qui s’oppose au verbe dominant, le camp de l’écrivain colombien Alvaro Mutis : « Je suis du camp des vaincus. Le vaincu est le seul qui sait vraiment ce qui s’est passé. Il a traversé une épreuve qui rend sage. »

Posés sûrement, les mots reprennent du sens. Ils aident à lire et comprendre le monde. Appeler un chat un chat, une atrocité une atrocité, un salaud un salaud.


THESE WORDS

‘Nazism insinuated itself into the flesh and blood of so many people through isolated expressions, figures of speech, syntactic forms which imposed themselves on millions and were integrated in a mechanical and unconscious way.” Victor Klemperer, Language Of The Third Reich : Lti, Lingua Tertii Imperii : A Philologist’s Notebook

In 1961, in the preface to Franz Fanon’s Wretched of the Earth Jean-Paul Sartre wrote : “Not so very long ago, the earth numbered two thousand million inhabitants : five hundred million men, and one thousand five hundred million natives. The former had the Word ; the others had the use of it...”

The evolution of the world has not modified the balance of power ; it has only made it more complex.

The borders separating dominators from dominated are no longer inscribed on colonial military maps. Social classes, too, seem to have dissolved leaving only ill-defined zones of instability. Instability is everywhere, determined to engulf us one day if we lack vigilance. It stalks, an insidious predator threatening to suck in individuals or entire populations, people who believe they are secure, to consume those who know they are fragile but who wheel and deal, hope against hope - against all logic -to keep their heads above the water.

When Sartre prefaced Fanon, the enemy could be defined in black or white, good or bad ; even the Word was more lucid. A name and face could be put on the enemy : coloniser, capitalist, clergyman. Points could be counted, won, or more often, lost against him. Those who fought, had arms and some sort of knowledge at least of the rules of the game, of the forces in play.

Under the reign of relocation, flexibility, readjustments - structural or not - modernity, reforms and other conservative ‘revolutions’, we no longer know against whom or what we must wage the war. Whether we live in the South or the North, unease reigns : it is difficult to identify the enemy, this enemy that has become invisible. Yet, the enemy is more than ever present, sapping our energy, crushing our hopes, exploiting us for his own ends, using words to impose his truth.

In 1998, Pierre Bourdieu wrote “Words, the terminology of capitalist, neo-liberal, ultra-liberal language, introduced themselves insidiously into every day language without anyone really noticing, taking root through continuous repetition. Obviously, they were not merely words but components of a very powerful ideological construction (...) It goes without saying that the choice of a term is obviously not the result of an accident ; a term has a history, it has been ‘put into circulation’ in a precise context.”

Euphemisms shape our world in accordance with the contours defined by the anonymous barbarians, the ‘oligarchs’, ‘kleptocrats’, ‘biocrats’, who have renamed themselves ‘elites’. ‘Collateral damage’ attenuates the image of civilian bodies blown apart in our wars. The developing countries, have taken over from the ‘under-developed countries’, which themselves had long since replaced the ‘colonies’. Blacks are now coloured persons. An invalid is a person with reduced mobility. The jobless are job-seekers, street sweepers are floor technicians... Words prostitute themselves, hiding the truth of realities.

Words would have us believe that there are no longer poor people in the West, only a few ’underprivileged’. Yet, in truth it is always these underprivileged people who are restructured, readjusted and ’modernised’. Because of their conservatism, of course : have they not always systematically rejected all ’reforms’ ? Not long ago, they were the proletarians, the poor - variable factors in the company’s adjustment plan.

Other ’oppressed’ people are transformed via the magic of words into ’social outcasts’. Semantically banished, the oppressed classes have swept away the oppressor with them. Without oppressors, there is no class struggle. Strikes have suddenly become ’social actions’ orchestrated by vague social categories who, in the West, have mutated into ’social partners’. One doesn’t declare war against one’s partner, that’s just not done ! Words extolling emancipation or changes other than liberal reform are either diluted, derided, or simply done away with. All that is left is a one-sided language, the language of the dominators.

Language is used to cleanse the real, which it travesties, adulterates and anaesthetizes. It is a formidable weapon, a vehicle for the ideas of domination. Like an antidepressant, language filters out the violence of the world and, at the same time, reduces our hopes for a better world.

However, deep down we know what sort of world we live in. If we search, we can find the meaning of the words which claim to describe the world. But we refuse to recognise that which, in reality, we know : that a predator is lying in wait, always ready to pounce. Sensing the danger, we forsake all thoughts of revolt. Everything becomes heedless flight from the predator. We adopt unnatural strategies and bonds. The slave becomes the master’s accomplice. Sleeping with the enemy.

It is only when words are clearly stated, dissected and demystified that we can see clearly, and consciously choose sides. The side that goes against the words of domination - the side chosen by the Colombian writer, Alvaro Mutis : “I am on the side of the vanquished. Only the vanquished really know what happened. They have undergone an ordeal that has made them wise.”

When clearly stated, words take on meaning. By calling a spade a spade, an atrocity an atrocity, a bastard, a bastard, we are able with more lucidity to apprehend the world...


-  Graphisme / Design : Ateliers des Grands Pêchers atelierdgp@wanadoo.fr



-  Ref DOM 9406

-  Format - size 14 / 19

-  224 pages

-  Textes français et anglais / French & English Texts

-  140 tableaux en couleur / 140 color paintings

-  ISBN : 2-915129-15-0

-  Prix : 20 €




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