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AUTOUR DE CE LIVRE


BIOGRAPHIE
Philippe GODARD
Directeur de plusieurs collections de livres documentaires, notamment aux éditions Syros (« J’accuse ! » et « Documents Syros », sur la politique), Autrement et La Martinière, Philippe GODARD est entre autres l’auteur de La vie des enfants travailleurs pendant la révolution industrielle (Sorbier, 2001), Contre le travail des enfants (Desmaret, 2001), Contre le travail (Homnisphères, 2005) et de Au travail les enfants !(Homnisphères, 2007). Il a également participé à l’ouvrage Le Siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXe siècle (Collectif, Larousse, 1999)

Collection : Expression directe


AU TRAVAIL LES ENFANTS !
De Philippe GODARD

L’exubérance de la vie

Le système contemporain, par défiance, par cynisme, par sa logique propre surtout, bannit l’exubérance de la vie hors de ses rouages. Son efficacité est fondée sur la reproduction à l’identique de mécanismes stériles mais exacts, de programmes sinistres mais disciplinés. Ces machines et ces organisations portent en elles la ruine de ce qui veut vivre. Inversement : la vie est une provocation continuelle à détruire ce qui prétend lui imposer des normes. Le foisonnement désordonné et irrépressible qui la caractérise est une menace insoutenable pour ce monde.

La lutte est ouverte depuis longtemps maintenant, entre les êtres humains et une entité autre, non vivante, de l’ordre du système total. Appelons-la la « Mégamachine ». Nombreux sont ceux qui sont passés à son service. Ils veulent nous persuader que notre salut se trouve dans notre acceptation de ses normes, que cette acceptation ne serait pas soumission, mais libération.

Ces adorateurs de l’ordre non vivant prétendent nous faire endosser leur perspective réaliste d’acceptation du système. Pour cela, l’idéologie qui postule la nécessité du travail joue le rôle central. L’un de ses principaux objectifs actuels est de conditionner au travail ce qui, dans l’humanité, représente la part de vie la plus exubérante : les enfants.

Toute politique est prévision et organisation d’un futur, et ce sont les enfants qui représentent l’avenir bien plus certainement que les adultes. Selon l’ordre du système, il faut donc contrôler leurs débordements. Et faire rentrer les enfants dans le rang.

Cet essai ne magnifie pas le monde de l’enfance. Il n’en fait pas le dernier rempart contre la barbarie. Il ne prétend pas que les enfants soient, par nature, de façon innée, la réalisation la plus parfaite de l’humanité heureuse. Il ne tente pas davantage de faire de la vie une donnée éthérée, indépassable, à l’aune de laquelle il faudrait mesurer toute politique. C’est le système lui-même qui tente de mesurer la vie pour la contenir, comme on va le voir. C’est le système encore qui s’est fixé comme objectif de contrôler et dominer tout ce qui vit parce que les errements de la vie sont incompatibles avec des données supérieures : la productivité, la norme, la rentabilité du processus de production-consommation... C’est ainsi l’évolution du système qui en arrive de nos jours à cette nécessité d’inclure les enfants dans le processus productif, de les soumettre à des impératifs productifs, encore et toujours. Que cette nécessité ait été ou non inscrite dès le départ dans l’évolution, technologique, sociale, ou économique de l’humanité n’est pas une question que je prétends trancher. Elle est une variante - une de plus ! - de l’importantissime débat sur le sexe des anges, que j’abandonne aux bons soins des universitaires et des idéologues.

Ici, c’est de la prise de conscience de la pénétration tous azimuts de l’idéologie du travail jusque dans le monde de l’enfance dont il s’agit. Mon propos n’est donc pas de montrer en quoi le système productif pourrait continuer à tourner, tout en respectant les enfants, les adultes et tout ce qui vit. Le réformisme ou l’aménagement du système sont des politiques à courte vue, car toujours resurgit ce qui fait le fond de ce système. Les réformistes ne l’aménagent que pour lui faire encore gagner du temps. Contre nous, donc. Car tout nous prouve, de Karl Marx à Samuel Huntington, de Henry Ford à Bill Gates, que la production ne s’accommode en aucune manière de ce qui ne lui est pas lié. De ce qui ne lui est pas allié.

Le processus de production-consommation tend de plus en plus à englober la totalité de nos existences. L’enjeu, aujourd’hui, est pour nous d’y échapper, de gagner la marge afin de nous mettre en position de maintenir et de développer, contre ce système, un autre mode de vie.

La Mégamachine nous rabaisse au rang d’instruments de production. Nous sommes engagés dans des luttes de peu d’envergure et sans intérêt - contre le voisin de palier ou d’atelier, ou contre le concurrent -, ou des conflits géopolitiques qui nous dépassent - contre d’autres pays ou blocs de pays, ennemis comme amis d’ailleurs, car la coopération est bien moins durable que la confrontation. Parfois même, cela prend une dimension éthique : la lutte contre la nature, qu’il nous faut dominer, soumettre, et, c’est l’essentiel, rentabiliser. Transformer en outil à notre service (1).

La guerre au vivant condamne nos enfants à perdre le plus tôt possible le sens merveilleux et exubérant de la vie qui les caractérise. Pour atteindre ce but nécessaire à une humanité docile et moutonnière, les moyens sont variés. Dans les pays pauvres, le travail des enfants, lié à l’extension de la misère, agit comme un puissant levier pour forcer les humains à se soumettre. D’une certaine façon, les enfants travailleurs jouent vis-à-vis des autres enfants le même rôle que les chômeurs vis-à-vis des adultes travailleurs : ils forment un utile repoussoir. Pour ne pas tomber dans le gouffre de cette misère humaine, autant se consacrer sans limite à la drogue qu’est le travail, qui permet, tout compte fait, de supporter ce système d’humiliation perpétuelle. La servitude volontaire a quelques bons aspects, celui qui produit étant aussi celui qui consomme.

Dans les pays pauvres, misère et travail des enfants vont de pair. L’un et l’autre se renforcent. Et de nos jours, au moins 220 millions d’enfants sont contraints de travailler de par le monde.

Dans les pays riches, les enfants ne travaillent pas. Cependant, l’État, l’école, les parents, les adultes en général les préparent à assumer leur fonction productive future. Les critères retenus sont au sens fort non humains. Ils nous sont étrangers, étant de l’ordre machinique : compétitivité-rentabilité-rapidité, précision, insertion totale et sans accroc dans le processus productif.

Telles sont les qualités dont nous devons faire preuve une fois adultes. Et, selon la logique du système, l’enfant n’étant qu’un adulte en devenir, autant qu’il s’adapte dès le plus jeune âge à son futur tout tracé, le travail.

Un adulte doit travailler. Le travail serait même une part essentielle de son épanouissement. La preuve, en négatif, est donnée par le discrédit terrible qui s’attache à l’état de chômeur. Mais cela ne s’arrête pas là. Lorsque des travailleurs s’organisent pour lutter contre une vague de licenciements, l’un des sempiternels arguments est la question du « statut ». Un travailleur salarié possède un statut social ; le travail lui donne une place dans la société. À l’inverse, la situation de mère au foyer - qui est pourtant un travail véritable - ne débouche sur aucun statut puisqu’elle n’est pas salariée.

Le « statut » correspond à une reconnaissance officielle, par le biais du salaire. Mais le statut ne se limite pas à cela. Il exprime aussi la façon dont la société perçoit et classe l’individu. Ne pas travailler, c’est être un original ou un individu qui n’a pas réussi à s’insérer. Le statut est la conséquence du jugement social. Et la société juge le travail indispensable.

L’enfant serait un adulte en devenir. Il le deviendrait par de très nombreuses voies. Il est d’abord conçu comme un consommateur à part entière, et même un consommateur aux besoins spécifiques. Ses envies et ses besoins prétendus doivent être guidés par des campagnes publicitaires, spécifiques elles aussi. Surtout, l’enfant est désormais devenu un producteur. Les enfants travailleurs produisent directement des biens. Mais nous aurions tort de croire que les enfants non travailleurs sont épargnés par la glorification des existences laborieuses. À l’école, à la maison, dans les médias, on leur montre comment ils vont devoir plus tard produire de prétendues richesses.

L’avoir l’emporte sur l’être.

La conjonction est ici frappante entre le marxisme et l’idéologie du marché qui domine le monde actuel. Marx postulait que « l’homme est contraint de produire sa vie ». Même si l’expression « produire sa vie » impliquait pour lui une tension vers la libération et l’émancipation humaines, cela justifiait le travail comme valeur humaine fondamentale. Le néolibéralisme est sur ce point en partie d’accord avec le marxisme. Le travail est, pour l’un comme pour l’autre, une nécessité, mais l’émancipation selon le néolibéralisme se limite à la satisfaction de consommer des biens produits par les travailleurs. D’où la véritable frénésie de l’obsolescence qui s’est emparée de ce monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Car il a bien fallu trouver un substitut à la destruction d’ennemis devenus bientôt des alliés - ou plutôt des concurrents -, par la grâce de la production globalisée. Plutôt que de détruire des pays ennemis, nous nous sommes mis à détruire des biens que nous avions nous-mêmes produits, dans une sorte d’immense potlatch inversé. La destruction de biens chez les primitifs était la condition pour qu’aucun pouvoir n’apparaisse et n’opprime. La destruction de biens est désormais la condition pour que l’économie tourne, ce qui rend possible notre oppression. Nous détruisons ce que nous produisons, et cela justifie notre travail. Il faut bien produire pour remplacer la vieille voiture, le vieil ordinateur, la vieille paire de chaussures que nous jetons avec un certain bonheur.

Cette destruction insensée d’objets qui pourraient encore servir est le gage de l’acquisition prochaine d’objets plus performants, mieux conçus, davantage ceci ou cela. La jouissance est d’abord une histoire d’argent, dans ce monde. L’acquisition est la jouissance du producteur-consommateur. En toute logique, pourquoi ne pas l’apprendre aux enfants dès le plus jeune âge ?

Il n’est pas si facile de démonter cette logique du monde contemporain. L’enfant n’est pourtant pas un adulte en devenir, mais qui le constate encore ? L’enfant est un être humain qui n’a pas développé la notion de responsabilité au sens où l’adulte en société doit la développer.

D’ailleurs, l’adulte, pas plus que l’enfant, n’est « contraint de produire sa vie ». Il est plus exact de dire que, dans un système productiviste, l’adulte doit produire ce qui lui permettra de se nourrir et de nourrir sa famille. Mais on ne peut réduire « la vie » à « se nourrir et nourrir sa famille ». La vie ne se limite pas à la production et à la consommation de biens.

Ce qui nous pousse à produire n’est pas notre enthousiasme pour le système. Ce n’est que la menace de la misère : si nous ne travaillions pas, la misère nous attraperait. Telle est la règle du jeu. On ne joue à cache-cache ni avec le travail, ni avec la misère. C’est toujours l’un ou l’autre qui l’emporte. Parfois même les deux. Nous, jamais.

L’enfant, lui, ne veut que jouer avec le monde. Nous devrions cesser tout à fait de voir dans le jeu et dans le monde des obstacles à notre accomplissement d’êtres humains. Le monde nous est donné et nous nous ingénions à le plier à nos volontés, jusqu’à le détruire. Du coup, il n’est plus question de jouer : la situation est désormais bien trop grave ! Ce discours dominant en vient de façon tout à fait logique à nier la spécificité de l’enfance et la formidable leçon que nous donnent nos propres enfants. Car eux savent encore jouer, s’émerveiller sans chercher à comprendre ni à dominer. Ils aiment être surpris, ils vivent leur vie plutôt qu’ils ne la pensent, qu’ils ne la réfléchissent, qu’ils ne la programment.

À l’inverse de ce que prétend le discours dominant, ce ne sont plus aujourd’hui les adultes qui ont grand-chose à apporter aux enfants. Ce sont au contraire les enfants, dans leur émerveillement devant le monde, qui nous offrent une leçon de savoir-vivre. Et de savoir-lutter.

A suivre...

Notes

(1) On ne saurait trop insister sur l’ouvrage fondamental d’André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole en deux volumes, Technique et langage et La mémoire et les rythmes (Albin Michel, 1964). Il y décrit ce qui fait l’essentiel de l’histoire humaine, dominée par la technique.


-  Ref PHG 9307 - Format 11 / 19

-  112 Pages

-  ISBN : 2-915129-19-3 - Prix : 10 €




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