La planète abrite tant bien que mal - plutôt très mal - environ 6,5 milliards d’êtres humains. Sur ce total, 1,2 milliard sont nés entre 1990 et 1999. Il n’y a donc jamais eu autant de jeunes humains à aucun autre moment de notre histoire, et sans doute n’y en aura-t-il plus jamais autant. Pour la décennie 2000-2009, en effet, ce chiffre commence à baisser, à cause du planning familial dans de nombreux pays, de la politique de l’enfant unique en Chine, des maladies ou de l’épidémie de sida en Afrique... À cause surtout de la faim et de la misère.
Sur ces 1,2 milliard d’enfants de cinq à quinze ans, 220 millions au minimum sont des enfants travailleurs. Ce chiffre de 220 millions est celui du rapport 2006 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), intitulé La fin du travail des enfants : un objectif à notre portée, dont les conclusions semblent plutôt optimistes. D’autres organismes des Nations unies estiment que 380 millions d’enfants ne vont pas à l’école ; or, s’ils ne vont pas à l’école, on peut en toute logique estimer qu’ils ne font pas rien, donc qu’ils travaillent d’une manière ou d’une autre...
Les incertitudes sur les chiffres ne peuvent masquer l’ampleur du désastre. La jeune génération humaine la plus importante par sa masse va arriver à l’âge adulte vers 2010-2015, soit demain, avec le triste privilège d’être la génération qui aura le plus travaillé. Près d’un enfant sur cinq aura passé ses premières années au travail, le plus souvent sans recevoir aucune instruction (1).
Pour parachever le tableau, la période de l’enfance, pour beaucoup de ces jeunes, aura été vécue dans un bidonville. Car aujourd’hui, environ un milliard d’êtres humains vivent dans des bidonvilles ; ils seront le double en 2025...
Cette situation est inédite dans l’histoire humaine. Elle témoigne de notre naufrage et surtout de la victoire du système actuel, capable de jeter par-dessus bord toute cette masse humaine d’indésirables sans qu’aucune révolte vienne inverser la barre pour repartir vers un monde plus humain.
La violence sociale se généralise, et on peut dire sans craindre d’exagérer qu’elle est une réponse - certes peu ou mal argumentée - à l’insulte faite par ce système à l’être humain. Cette violence a toutes les probabilités de revêtir un caractère réactionnaire, si l’on en juge par les progrès rapides des intégrismes de tous bords (hindou, juif, chrétien, notamment pentecôtiste, adventiste et autres sectes protestantes nord-américaines, musulman, etc.). Dans notre situation de chaos économique et social, cette violence-là risque d’être ressentie par une large fraction de la population comme légitime. Elle apparaîtra comme une conséquence de la situation insoutenable imposée à des millions d’individus. Mais, en montant les groupes humains les uns contre les autres, elle ne peut être porteuse d’une éventuelle émancipation. Bien au contraire.
Le danger est de connaître, dans les dix ou quinze ans à venir, un monde traversé de tensions inouïes entre les classes d’âge, les classes sociales, les groupes religieux, les pays, voire entre de simples quartiers. Avec une génération de jeunes adultes marquée par le travail dès l’enfance, la violence et l’injustice. Cet essai prend en compte toutes ces perspectives qu’il s’agit de discuter, et non pas d’accepter ou de refuser a priori. L’avenir est si incertain que même le pire n’est pas assuré.
Le travail des enfants dans les pays dits pauvres
Dans le monde contemporain, aborder des sujets peu spectaculaires est voué à l’échec. Beaucoup de contestataires qui se lassent de prêcher dans le désert tentent d’échapper à cette fatalité en mettant les médias de leur côté. La médiatisation serait une condition de la réussite de toute opération de « conscientisation ». Que cette voie soit une impasse ne semble pas encore évident pour tous.
L’écho et l’amplification médiatiques suivent une véritable logique, très simple. Pour ne prendre qu’un seul exemple, parler des morts de la faim au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 ne pouvait susciter l’intérêt planétaire, alors obnubilé par le fait spectaculaire de deux tours symboles jetées à terre. Pourtant, trente mille personnes meurent de faim chaque jour, tandis que le 11 septembre 2001 a tué dix fois moins, et ne s’est reproduit ni le lendemain, ni le surlendemain... Le gouvernement nord-américain et les médias du monde entier nous ont abreuvés de terrorisme islamiste jusqu’à ce que les dirigeants des États-Unis sentent l’opinion assez « mûre » pour envoyer leurs militaires exterminer quelques dizaines de milliers d’Arabes et de musulmans. Tout cela est dans l’ordre des choses à l’échelle de la Mégamachine : le global. Le gouvernement des États-Unis a fait sienne cette maxime des organisations humanitaires : il pense global et agit local. Pour le plus grand malheur des peuples des prétendus « États voyous ».
La manipulation des consciences et des individus par les dirigeants politiques, relayés par les médias, n’explique cependant pas tout de nos difficultés à mettre en place les ripostes. Que les idées dominantes aient acquis une telle puissance de pénétration des cerveaux est en soi un authentique problème politique, que nous n’avons pas encore affronté.
Les enfants travailleurs ne sont pas visibles au sens médiatique. Les montrer n’est pas rentable en termes d’audimat. De façon plus générale et selon l’optique du système, leur vie compte moins que celle des Américains pris au piège dans le World Trade Center. Les enfants travailleurs n’accomplissent que des tâches ingrates, tandis que les employés du WTC faisaient partie du « gratin » - du moins ceux qui n’étaient pas employés à nettoyer ou surveiller les bureaux au moment où les avions ont heurté les tours. On ne peut donc comparer ces victimes, nous dit la voix du maître. Pourtant, ces morts de faim ou de terrorisme sont tout autant injustes. Elles sont toutes dues à des causes humaines, trop humaines, et les comparer n’est pas si inopportun que cela paraît de prime abord.
Posons l’équivalence de toute vie humaine avec n’importe quelle autre vie humaine. Chacun de nous est un être qui rêve son propre futur. Voilà qui dessine d’emblée l’idée d’un nouvel humanisme révolutionnaire, plus que jamais nécessaire. Posons cette équivalence, afin d’échapper au jugement que porte sur chacun de nous le système, jugement qui est fonction de la place que nous occupons dans le processus de production.
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Le système embrume notre vision politique grâce à des écrans de fumée souvent efficaces. Depuis plus de dix ans, il maquille ses forfaits derrière une nébuleuse faite de société civile, de citoyennisme et d’organisations non gouvernementales. Ou plutôt des organisations prétendument non gouvernementales, car, pour la quasi-totalité, elles tirent leurs ressources des subventions que leur allouent les gouvernements, et sont de fait à leur service.
La société civile est une sorte de leurre, qui attrape et attrapera encore de nombreux activistes. Après tout, elle existe peut-être, mais toute la question est de savoir comment elle s’exprime, comment elle se fait entendre, comment elle influe sur ce qui n’est pas elle, sur ce qui la dirige, sur ce qui la domine. La société civile n’étant pas unie, la logique politique veut que les « civils » (« citoyens » est un mot trop précis) qui la forment se regroupent pour se faire entendre. En réalité, sous un discours en partie nouveau, se cachent de vieilles méthodes qu’ont déjà expérimentées, par exemple, les syndicats, les francs-maçons, les partis politiques...
Il ne s’agit en effet que de faire pression, représenter une force, et pour cela, s’unir sur un point donné. La société civile, lorsqu’elle s’exprime, n’est jamais que l’union de certains sur un point d’accord. Et cela donne les associations de toutes sortes, depuis le comice de défense des pêcheurs de la haute vallée de la Seine jusqu’aux ONG internationales les plus connues et les plus puissantes. Au point que, si l’on cherchait quelle est la différence politique fondamentale entre « société civile » et ONG, on aurait sans doute bien du mal à l’expliquer... Les ONG ont comme monopolisé, avec son consentement tacite, l’expression de la société civile. C’est la logique même du système qui aboutit à cette réalité par défaut : aucune autre porte de sortie n’était possible, ou alors, il fallait la penser en termes de politique, de bouleversement politique. Ç’aurait été trop dangereux.
Depuis maintenant quelques dizaines d’années, les ONG accomplissent les sales besognes de replâtrage. Elles reconstruisent après les passages des bulldozers technocratiques que sont, entre autres, les plans du Fonds Monétaire International. Elles soignent les blessés des nombreuses guerres modernes, civiles, ethniques ou impérialistes, blessés qui ne constituent, en dernière analyse, que les dommages collatéraux d’un processus bien plus vaste dans lequel les ONG n’introduisent nul dysfonctionnement.
Les ONG sont devenues l’un de nos ennemis, comme l’affirme d’ailleurs avec pertinence Arundhati Roy, dans un livre publié en Inde, qui montre la collusion entre les ONG et la politique de ce qu’elle appelle l’« Empire (2) ».
Les ONG prétendent exprimer la volonté d’une société civile qui n’existe pas ailleurs qu’à travers elles-mêmes. Elles s’autoproclament le pendant social d’un corps politique plus global, la société ou la nation, voire le village planétaire, alors que personne ne les a jamais mandatées pour quoi que ce soit. Cela n’aurait aucune importance si ce tour de passe-passe ne permettait de faire accepter comme une expression démocratique leur activité fébrile, quasi pathologique. Comme une profonde tentative de déculpabilisation globale grâce aux ventouses locales qu’elles apposent çà et là, au gré des crises géopolitiques.
Fondées sur le spectaculaire, l’immédiat et le tragique, les ONG dissimulent à leur façon les problèmes de fond, ainsi que les solutions qui pourraient être apportées. Elles se trouvent en parfait accord avec la société néolibérale, dont le credo définitif consiste à proclamer que la liberté marchande, lorsqu’elle sera achevée, permettra d’établir les équilibres réels. Ainsi, une famine ou une guerre, dans le monde néolibéral, produisent de façon naturelle - lire « mégamachinique » - leurs antidotes, que sont les ONG. Génocide au Rwanda ou famine en Éthiopie ? Cela n’a pas tant d’importance puisque les petit(e)s soldat(e)s de l’humanitaire vont réparer. Réparer (3) quoi ? Les morts ?
Les ONG n’empêchent pas la guerre ou les massacres de se propager et de se reproduire ailleurs. D’autant que la bonne conscience que ces organisations procurent à ceux qui en ont besoin permet de croire que, comme au cinéma, tout finit toujours par s’arranger.
À aucun moment, les causes des conflits et des désastres de ce monde ne sont mises en évidence, et encore moins combattues par les ONG. Il n’y a pas de meilleur soutien, plus efficace, à un système qui broie l’humain que d’intervenir à la surface et masquer ainsi les causes profondes du naufrage. Tel est aujourd’hui le rôle exact des ONG.
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Le travail des enfants dans les pays pauvres est l’un de ces désastres majeurs qui afflige l’humanité contemporaine. L’ampleur qu’il atteint de nos jours n’aurait pas été possible si ne s’était pas insinuée, là où les enfants ne travaillent pas, c’est-à-dire ici, dans les pays riches, l’idée que le travail des enfants, après tout, n’est qu’un moindre mal. Il importe de revenir en arrière pour comprendre comment cette idée a pu s’imposer si largement.
En 1979, le Bureau International du Travail (BIT) comptabilisait un peu plus d’une cinquantaine de millions d’enfants travailleurs dans le monde. Trente ans plus tard, après avoir connu un pic vers 2000 à 250 millions, ce chiffre est retombé à 220 millions. Soit quatre ou cinq fois le chiffre de 1979. En réalité, on l’a vu, sans doute davantage si l’on en croit le Fonds Monétaire International, qui affirmait en 2005 que 380 millions d’enfants âgés de six à seize ans n’allaient pas à l’école. Quoi qu’il en soit de son extension, le travail des enfants est apparu de temps à autre comme un sujet de préoccupation. En général de courte durée, le temps de se refaire une bonne conscience.
En 2001, j’ai publié un livre intitulé Contre le travail des enfants. Ce livre a été traduit et publié en italien et en espagnol. Cependant, on ne peut pas dire qu’il ait eu l’attention que le problème méritait. Pas davantage que les deux ou trois autres ouvrages publiés sur ce thème par d’autres. Aucun d’entre nous n’a rencontré d’écho (4).
Il n’est pourtant pas possible de prendre acte de cette indifférence généralisée et d’abandonner ce terrain de lutte. Mais plutôt que de stigmatiser à nouveau le travail des enfants tel qu’il est pratiqué sans vergogne dans certains pays, plutôt que de dénoncer l’anéantissement de millions de vies que cela représente, et parce que cet anéantissement n’est pas assez spectaculaire pour mériter l’attention des médias ou celle des ONG, il nous appartient de comprendre les causes profondes de ce silence hypocrite.
Les arguments des partisans du travail des enfants relèvent du cynisme politique le plus parfait. Ainsi peut-on entendre qu’à l’instar des pays européens au XIXe siècle, les pays pauvres auraient besoin du travail des enfants pour se développer. Comme si l’on pouvait comparer la situation de l’Inde ou du Congo au XXIe siècle avec celle de la Grande-Bretagne ou de la France il y a deux siècles ! La prospérité des pays européens s’est en effet largement assise, à cette époque, sur leurs empires coloniaux, ce dont sont aujourd’hui dépourvus, bien entendu, tous les pays du tiers-monde. Hypocrisie encore lorsque l’un des arguments en faveur du travail des enfants est « qu’il vaut mieux que ces enfants travaillent plutôt que de mendier, voler ou se prostituer (5) ». Comme si ces choix entre travail, vol, mendicité et prostitution étaient constitutifs d’une vie d’enfant, d’une vie d’être humain ! C’est ignorer que, lorsqu’on demande aux enfants travailleurs s’ils préfèrent le travail ou l’école, ils répondent tous « aller à l’école ». Cynisme intégral au fond lorsque les partisans du travail des enfants dans les pays pauvres renoncent à lutter pour créer les conditions qui le rendront impossible. Suspicion enfin lorsque l’on constate que la quasi-totalité des partisans du travail des enfants sont soit membres d’Églises chrétiennes, dont le fondement idéologique est, comme on le sait, la haine de soi et l’autoflagellation (6), soit des ONG établies dans les pays riches.
S’attaquer au monde néolibéral, à l’ « empire », au « superpouvoir planétaire » ou aux dirigeants de ce « village global » n’est plus évident. Elle est finie, l’époque bénie des idéologies révolutionnaires, où chacun, muni de son bréviaire anarchiste, marxiste ou autre pouvait ânonner une leçon qui, lorsqu’elle était bien apprise, permettait de réduire à néant les arguments des défenseurs de l’ordre établi. Ni le marxisme, ni l’anarchisme (7), ni aucune idéologie d’ailleurs ne proposent de solutions toutes faites aux problèmes du travail des enfants ou de l’extension de la violence dans le monde. Pourtant, il nous faut avancer dans la remise en question du progrès et de l’ordre machinique qui nous conduisent à la catastrophe humaine, écologique, politique.
Face à l’ampleur de la tâche, on peut concevoir qu’il vaille mieux abandonner certains terrains à l’adversaire, et nous recentrer sur ce qui est le plus important. Le hic, c’est que le travail des enfants, et surtout la pénétration actuelle de l’idéologie du travail dans le monde de l’enfance, n’est pas un thème mineur du monde contemporain. D’autant que cette idéologie du travail qui se propage partout s’accompagne d’une exaltation des cultes de l’argent et de la réussite, et que tous les moyens sont déclarés valables pour parvenir au résultat souhaité. La violence ou la corruption sont ainsi de plus en plus souvent présentées comme des moyens légitimes pour « réussir » sa vie.
A suivre...
Notes
(1) Les chiffres de l’OIT concernent l’année 2004. Le rapport est intégralement disponible sur le site de cette organisation (http://www.ilo.org).
(2). Arundhati Roy, An ordinary person’s guide to Empire, Penguin Books, 2005.
(3). Les Africains demandent avec raison réparation pour l’esclavage, d’autant que cela sert à ce qu’une conscience claire de ce génocide se développe dans le monde. Mais cela ne peut servir à effacer le crime. En 1995, en Argentine, les Mères de la place de Mai ont refusé la « réparation » de 100 000 dollars par disparu - il y en eut 30 000 sous la dictature militaire - que le gouvernement démocratique d’alors leur proposait. Elles n’eurent qu’un seul argument : « Le sang versé ne sera pas négocié. La vie de nos enfants n’a pas de prix. »
(4). Par exemple, de Michel Bonnet, Le travail des enfants, terrain de luttes, Editions Page Deux, 1999.
(5). C’est ce qu’affirme notamment l’un des plus connus des partisans du travail des enfants, Manfred Liebel. Voir son long article en anglais sur le site Internet : http://www.tu-berlin.de/fak1/gsw/pronats/doku/paris_engl.htm
(6). Il ne s’agit pas ici des partisans de la « théologie de la libération » qui se sont le plus souvent montrés de véritables défenseurs du peuple.
(7). Qui fut et reste une idée extrêmement productive. Ce livre s’inscrit dans ce mouvement. Pour moi, l’anarchie ne se limite pas à la destruction du pouvoir de l’État ; elle recherche la fin du pouvoir sous quelque forme qu’il apparaisse, en dehors de nous. C’est-à-dire que l’anarchie est d’abord refus de laisser à d’autres (humains ou structures diverses comme les États, les Églises ou les entreprises) le pouvoir sur notre propre vie. L’anarchie est récupération de ce pouvoir sur nos propres vies.
Ref PHG 9307 - Format 11 / 19
112 Pages
ISBN : 2-915129-19-3 - Prix : 10 €