Le rapport 2006 de l’OIT affirme qu’il est désormais possible d’envisager la fin des « pires formes de travail des enfants » d’ici 2015. Les choses s’arrangeraient : le travail des enfants, dont l’abolition complète reste l’un des objectifs de l’organisation, disparaîtra à jamais dans un avenir finalement pas si lointain.
Il ne s’agit pas de remettre en question cette volonté affichée, ni les chiffres à la baisse, qui correspondent peut-être à une tendance actuelle. Le doute resurgit cependant lorsque le directeur de l’OIT précise : « S’il existe une volonté politique, si les ressources nécessaires sont réunies et si des stratégies judicieuses sont adoptées, il est possible de mettre à tout jamais un terme à ce fléau qui frappe tant de familles dans le monde entier (1). » Voilà beaucoup de conditions...
D’ailleurs, est-il possible d’imaginer sérieusement que les pires formes de travail des enfants disparaissent parce que le nombre global d’enfants travailleurs serait en diminution ? Il n’y a à l’inverse aucune logique, aucune relation de cause à effet. Ou alors pas dans ce sens : si le travail légal des enfants disparaît et si, dans le même temps, aucun moyen n’est mis en œuvre pour leur fournir un revenu et une occupation de substitution, le travail illégal continuera de se développer. Les enfants auront besoin de gagner à n’importe quelle condition de quoi survivre. Y compris en se prostituant, ce que confirmerait alors le fort développement du tourisme sexuel. En réalité, il est désormais évident que le travail des enfants ne pourra être aboli à un horizon proche. C’est pour cela que les Nations unies et l’ensemble des organisations internationales se sont rabattues sur des objectifs plus « réalistes ».
Le réalisme - notre soumission à la réalité, à ce que l’on nous vend pour être le réel - implique que les objectifs annoncés soient tenus. Lorsqu’un système se prétend tout-puissant et s’affirme le meilleur de tous, comme le modèle néolibéral depuis la chute de l’Union soviétique, il faut qu’il fasse la preuve, chaque jour, qu’il est apte à résoudre les problèmes. Pour cela, toute une batterie de moyens sont à sa disposition. Il peut ainsi créer un ennemi qui n’en est pas un, et le vaincre facilement, comme ce fut le cas de l’Irak. En stigmatisant un bouc émissaire, même imaginaire, on peut finir par le faire apparaître sur la scène géopolitique. Il s’ensuit une cristallisation des oppositions vers des extrêmes toujours plus marqués. Ce processus n’est pas forcément compatible à long terme avec le modèle néolibéral lui-même.
Autre possibilité : transférer les passions qui pourraient dégénérer sur des terrains plus mous, et par exemple en finir avec le nationalisme en parlant football. Telle est bien l’explication que nous ressassent maintenant les sociologues à chaque coupe du monde. Derrière l’affrontement entre la Grande-Bretagne et l’Argentine lors de la Coupe du monde 1986 se dissimulait en réalité la revanche de la guerre des Malouines. Bien sûr ! Ou encore, la France « black-blanc-beur » fut la vraie gagnante du Mondial 1998. Ce genre d’analyses sociologiques amuse la galerie le temps que dure l’intérêt autour de ces pseudo-événements, qu’entretiennent avec gourmandise les médias et les discussions des cafés du Commerce.
Une autre tactique de ce système pour faire croire à son efficacité consiste à annoncer des objectifs réalisables, certes modestes mais qu’il sera certain d’atteindre. Ou encore des objectifs grandioses, pour lesquels les motifs d’échecs sont tout trouvés avant même que le moindre processus ne se soit mis en place. Ce qui est grandiose a un intérêt : cela suscite l’enthousiasme, et donc multiplie les bonnes volontés. Qu’elles soient gâchées n’est pas un problème dans le cadre d’un système comme le nôtre.
L’abolition du travail des enfants est l’un de ces objectifs grandioses impossibles à atteindre. Après avoir voulu, dans les années 1970, l’éradication totale à l’horizon 2000, et l’horizon 2000 ayant été dépassé avec le résultat que l’on sait, il a bien fallu modifier le cap. Ce sont désormais, et depuis quelques années, les seules « formes les plus intolérables du travail des enfants » qu’il s’agit de combattre. Le réalisme à portée de statistiques prend le relais du grandiose hors d’atteinte.
Certes, le travail des enfants peut revêtir des formes plus intolérables que d’autres. On peut envisager qu’il y ait une échelle dans l’horreur. Notons cependant que c’est l’histoire humaine et les drames sans nombre qui la parsèment qui nous font considérer que l’horreur peut être évaluée, mesurée, différenciée. Il est loin le temps où nous proclamions que l’humanité serait opprimée tant qu’un seul de ses membres le serait. Là aussi, l’objectif a été revu à la baisse.
La campagne contre les formes intolérables du travail des enfants, lorsqu’elle a été lancée, n’a pas suscité les interrogations qui auraient pourtant dû surgir. Signe d’un premier renoncement, sans doute : nous avons tendance à ne pas trop discuter les actions mises en œuvre par l’Unesco, l’Unicef, l’OMS, ONU-Habitat ou encore l’OIT. Elles nous semblent globalement « progressistes » ou « positives », surtout si on les compare à d’autres institutions supra-nationales ou d’autres fonctions des Nations unies, ouvertement négatives, voire conservatrices : FMI, Banque mondiale, forces d’intervention et d’interposition de casques bleus disséminées aux quatre coins de la planète... Mais le bilan de l’OIT et consorts n’est « globalement positif » qu’à la façon dont, pour le Parti communiste français, celui de l’Union soviétique l’était lui aussi dans les années 1980 : positif par rapport à ce qui est pire.
Sur le plan politique, cela est, au sens fort, insensé. Dépourvus d’orientation claire, les Nations unies et leurs petits soldats humanitaires avancent pourtant en bon ordre dans une direction inconnue, sur le terrain miné de la perte de toute dimension politique. Ils doivent agir parce que leur mandat consiste à agir. Pour certains bureaucrates des Nations unies, il ne s’agit plus que de justifier un budget. D’autres y croient, ou plutôt se disent, encore une fois, que mieux vaut ça que le pire. Pour tous, la gesticulation est devenue une nécessité.
La campagne de l’OIT fut dès le départ présentée comme difficile, afin de préparer l’opinion à son échec. Désormais, nous savons qu’elle a été inefficace. Les formes les plus intolérables de travail des enfants - prostitution, esclavage pour dettes, travaux dangereux... - sont des formes de travail illégales. Les « employeurs » ne peuvent donc que cacher les enfants. Les enquêteurs de l’OIT pouvaient-ils espérer rencontrer davantage de succès que les policiers ou les magistrats locaux dans leurs investigations ? Si cette campagne reposait sur la conviction que les agents humanitaires locaux et les policiers étaient tous des pourris et que les « blancs chevaliers » de l’OIT allaient y mettre de l’ordre, cette vision occidentalocentrique a fait un flop.
L’OIT a reconnu que certains de ses agents avaient reçu des menaces graves s’ils poursuivaient leurs recherches. Elle a dû revoir à la baisse ses objectifs, à chaque étape de cette prise de conscience de l’énormité de la tâche. En dernière analyse, seul restait un objectif symbolique, à la fois médiatique et psychosociologique. En affirmant vouloir éradiquer la prostitution infantile et autres atrocités, le but n’était-il que de déculpabiliser nos sociétés ?
À l’inverse du but poursuivi, le « tourisme sexuel » se développe, au point qu’on finit par se demander si la campagne de l’OIT n’a pas été contreproductive. On peut en effet penser que pour ceux qui en profitent, l’important est qu’on parle du tourisme sexuel, même en mal. Quoi qu’il en soit, c’est au moment où le monde se globalise en faveur des Occidentaux, qui seuls ont les moyens de voyager à l’étranger, que cette sorte de consommation prospère (2).
Cette coïncidence n’est pas fortuite. La prostitution des enfants profite de la caisse de résonance non critique que sont les médias. Ceux-ci délivrent des informations brutes, sans s’interroger sur le sens de ce simple mot, l’humanité, en tant que qualité humaine. Ils ne dénoncent pas les causes profondes de ce phénomène de société, et restent dans la superficialité de l’information spectaculaire.
En faisant croire que l’on pourrait venir à bout des formes de travail dégradantes et honteuses, l’OIT, puissance morale incontestée, a entretenu la confusion, de même que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la Banque mondiale, etc. Tous ces organismes des Nations unies s’arrangent toujours pour que les chiffres aient l’air de leur donner raison jusqu’au moment où cela devient intenable. Lorsqu’il n’est plus possible de mentir, il ne reste qu’à avouer piteusement que l’objectif ne sera pas tenu.
Le directeur de la FAO, Jacques Diouf, reconnaît ainsi que « le problème [de la faim dans le monde] n’est pas tant le manque de nourriture que l’absence d’une véritable volonté politique. La majorité des affamés de notre planète vivent dans les zones rurales du monde en développement, loin des leviers du pouvoir politique et hors de portée visuelle des médias et du grand public des pays développés (3). »
Il en va de même avec « les formes les plus intolérables du travail des enfants ». Elles se situent hors de portée visuelle des médias et du grand public puisque, précisément, elles sont illégales, donc clandestines. L’absence d’une véritable volonté politique empêche de parvenir à une solution.
Avant même de rêver à cela, toute volonté d’éradiquer le problème suppose une discussion et un accord large - pas seulement une opposition de principe à la prostitution infantile, car c’est aussi la liberté du touriste néolibéral qui se trouve dans le collimateur. Cette volonté d’en parler n’existe pas davantage.
La notion de formes « intolérables » n’a pris sens qu’ici, en Occident. « Intolérables » signifie sans ambiguïté qu’il existe des formes « tolérables » de travail des enfants, que nous sommes prêts à accepter. Décryptons le message lancé par l’OIT aux employeurs d’enfants dans l’industrie, dans l’agriculture, dans le petit commerce de rue, bref, hors prostitution et esclavage pour dettes : « Faites travailler les enfants si vous ne pouvez pas faire autrement, mais surtout, pas de cochonneries et d’horreurs trop évidentes ! Que cela n’apparaisse pas comme ‘‘intolérable’’. » En toute logique, nous avons déjà commencé à tolérer certaines formes de travail des enfants, et nous tolérons tout à fait - mieux : nous louons - l’idée que le travail prenne une place de plus en plus centrale dans la vie de nos propres enfants. J’y reviens dans la seconde partie.
Le travail des enfants, comme la faim dans le monde, nous montre que c’est tout l’édifice qu’il faut mettre en question - et les deux phénomènes de la faim et du travail des enfants sont intimement liés. La pauvreté entraîne le travail des enfants, et le travail des enfants à son tour entraîne la pauvreté. Tout cela est à rapprocher de ce constat de la FAO, « la sous-alimentation reste la manifestation la plus extrême de la pauvreté et du dénuement ». Les rapports sont étroits entre sous-alimentation, « nécessité » de faire travailler les enfants pour les nourrir un peu, et reproduction de ce cycle infernal. Les enfants travailleurs, une fois adultes, illettrés parce qu’ils n’ont pas pu aller à l’école, n’auront d’autres ressources que de mettre leurs propres enfants au travail pour survivre.
Que le nombre d’enfants travailleurs ait baissé entre 2002 et 2004 est bien entendu une bonne chose, mais aucune des conditions nécessaires à l’éradication du travail des enfants n’est aujourd’hui présente dans quelque pays que ce soit. Tous les Etats de la planète prennent en effet part à la dégradation généralisée de la vie, ravalée au rang de simple marchandise.
Pour stopper cette dévalorisation du vivant, il faudrait d’abord ne plus considérer le travail ou la production-consommation comme le meilleur des modes de vie. Consommer n’est pas un horizon pour un être humain !
Le travail des enfants n’est qu’un aspect, parmi d’autres, de cette réalité du monde néolibéral fondé sur l’argent, la réussite, le travail à tout prix, la destruction de la nature. L’éradication de cette forme de domination des adultes sur les enfants ne peut advenir que si nous nous attaquons aux fondements du système néolibéral lui-même.
Abolir le travail des enfants n’est pourtant pas une position a priori révolutionnaire. Ce n’est qu’une politique conséquente, sur tous les plans. Pour que les adultes cessent de vivre dans la violence et la domination, il faut aussi cesser d’élever les enfants dans la domination et la violence, avec tous les degrés que cela recouvre. Cela part de la domination absolue qui s’affirme dans la prostitution et l’esclavage pour dettes (en Inde, au Pakistan et ailleurs) jusqu’à la violence, moins aboutie mais de plus en plus visible, qui s’installe dans nos écoles. Dans les écoles en effet, la violence n’est certes pas aussi marquée, mais elle va bon train et s’accentue. L’État y participe au premier chef en tentant de résoudre par la seule répression les problèmes dits « d’intégration ». La tendance à privilégier la violence est au moins aussi préoccupante que le niveau de violence atteint.
La première façon d’avoir une position conséquente - et non inconséquente et réformiste - est d’envisager le problème dans son ensemble. L’abolition des seules formes dites intolérables du travail des enfants participe au découpage en rondelles de la réalité. Cela aboutit à ce que nos vies ne soient plus qu’organismes équarris sur la table du boucher politique réaliste. Nous pourrons toujours essayer de redonner vie à ces morceaux de réel séparés les uns des autres ; nous nous apercevrons alors que, même si nous parvenons à éradiquer les formes les plus intolérables du réel actuel, nous n’aurons pu empêcher la gangrène de se communiquer à tout l’organisme.
Tel est ce qui se passe aujourd’hui : la gangrène d’une vie sacrifiée au travail se diffuse dans toute l’humanité. Y compris en Occident, même si nous pensons encore y échapper.
A suivre...
Notes
(1). Rapport cité plus haut (Voir note 1).
(2). Voir Planète sexe, de Franck Michel, Homnisphères, 2006.
(3). Déclaration d’ouverture du rapport de la FAO 2003 sur « l’insécurité alimentaire dans le monde ».
Ref PHG 9307 - Format 11 / 19
112 Pages
ISBN : 2-915129-19-3 - Prix : 10 €