La logique d’un système fondé sur une vision mécaniste du monde impose que ses rouages tournent tous en bon ordre. Dans le fonctionnement de cette Mégamachine, les rouages humains doivent s’accorder à un processus de production machinique. En toute logique gestionnaire, il n’est pas interdit de mesurer la valeur sonnante et trébuchante de chaque pièce, humaine comme mécanique, à l’aune de son utilité dans le processus d’ensemble. Lorsqu’ils sont humains, ces rouages s’évaluent en capacité de travail. Et de même que les pièces mécaniques, les humains ont désormais une valeur monétaire chiffrable. Des financiers de Harvard et du Fonds Monétaire International sont à l’origine de cette découverte d’un étalon-homme-dollars. Ils ont, en 2003, mesuré la « valeur d’une vie statistique ». Voici ce dont il s’agit.
« Chaque jour, les individus prennent des décisions qui témoignent de la valeur qu’ils attribuent aux risques de santé et de mortalité - en conduisant, en fumant, en mangeant un hamburger cuit à point. Bon nombre de ces décisions font intervenir des choix de marché, comme acheter un produit dangereux ou travailler dans un domaine à risque. L’augmentation des risques de santé étant indésirable, cette activité doit comporter un autre aspect qui la rend attrayante. En utilisant des données sur les choix de marché qui comportent des arbitrages implicites entre le risque et l’argent, les économistes ont établi des estimations de la valeur d’une vie statistique (1). »
La valeur de la vie humaine se calcule donc, non pas d’une façon abstraite, imprécise et générale, mais bien au cas par cas, individu par individu. Ce n’est pas la première fois qu’on calcule ce que vaut un être humain, mais jusqu’à présent cela s’appliquait surtout à des non-hommes (esclaves et femmes) ou des non-valides (vieillards et autres), c’est-à-dire des individus « marginaux » selon les canons de l’économie et des valeurs occidentales. La traite négrière transatlantique fut ainsi une façon concrète de ramener des êtres humains à l’état de « biens meubles », selon les termes mêmes du Code noir de Louis XIV. Chaque individu, selon son sexe, son âge, sa vigueur physique, bref, sa force de travail supposée, actuelle et future, avait un prix.
Sur un tout autre plan, le système de la dot était et est encore dans de nombreux une façon de mesurer la valeur d’une femme. De même, au XIXe siècle, en France notamment, la valeur des vieillards devenait nulle lorsqu’ils ne produisaient plus. Lors des périodes de disette, les vieux de nos campagnes étaient ainsi souvent abandonnés, jusqu’à la mort que tous espéraient rapide.
La « valeur de la vie statistique » présente l’avantage d’être une mesure précise et généralisable à tous. Ayant d’ores et déjà recueilli assez de données, les financiers ont même obtenu une valeur de la vie dans une soixantaine de pays. Voici comment ils opèrent. Supposons qu’un travailleur soit payé 500 dollars de plus par an pour accepter un emploi similaire à celui qu’il occupe, mais plus dangereux. Si l’augmentation du taux de mortalité d’un emploi à l’autre est de 1/10 000, les économistes en concluent que le travailleur a lui-même évalué cette augmentation de risque à 500 dollars. Ce qui permet de calculer la « valeur d’une vie statistique » : 500 dollars représentent 1/10 000 de la valeur de la vie estimée. Celle-ci vaut donc 500 x 10 000, soit 5 millions de dollars. Cette valeur s’inscrit paraît-il dans la fourchette des estimations pour les États-Unis.
Le calcul ne s’arrête pas là : on peut comparer entre les pays. La « valeur de la vie statistique » est comprise entre cent et deux cents fois le PIB par habitant du pays considéré, plutôt deux cents fois dans les pays riches, plutôt cent fois dans les pays pauvres.
De tout cela, on peut tirer quelques enseignements fâcheux. Tout d’abord, sur le fond, les experts ont inventé un intéressant moyen de donner une valeur, non pas de l’extérieur comme on pourrait le croire pour des mesures a priori aussi complexes que celle-ci. C’est en effet chaque travailleur qui donne une valeur à sa propre vie, grâce à cette façon qu’il a d’estimer en argent le risque supplémentaire qu’il va courir en changeant d’emploi. D’une certaine façon, c’est imparable. On en voit tout de suite l’utilité pour les entreprises, surtout transnationales : la « valeur de la vie statistique » est un argument en faveur de la délocalisation et de la baisse des salaires.
La valeur d’une vie de travailleur est de deux cents fois le PIB par habitant dans les pays riches, mais seulement de cent fois dans les pays pauvres, où le PIB est par définition très inférieur à celui des pays riches. On constate donc un effet démultiplicateur : moins on est payé, moins on donne de valeur à sa vie et plus on est prêt à tout, y compris à accepter de petites augmentations de salaires en échange de grosses augmentations de risques. Ainsi, les travailleurs des pays riches exigent trop, en langage patronal, puisqu’ils auto-surestiment la valeur de leur vie, alors que ceux des pays du Sud sont beaucoup plus raisonnables...
Les travailleurs des secteurs à risques des pays riches vont dans tous les cas avoir de plus en plus de difficulté à défendre leurs salaires face à la délocalisation des industries dangereuses dans les pays du Sud. Ce n’est pas une nouveauté, comme l’ont montré les suites de l’accident d’AZF à Toulouse. De bonnes âmes avaient alors proposé de transférer sous d’autres cieux les usines à risque. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que la valeur de la vie peut désormais être mesurée avec précision et offrir un cadre de calcul aux dictateurs technocratiques et patronaux. Elle est ainsi une donnée économique supplémentaire, qui permet de justifier par exemple une implantation dans le tiers-monde.
On peut s’attendre à une augmentation des catastrophes comme celle de Bhopal en Inde : 16 000 morts, rappelons-le, sur un seul site de la société nord-américaine Union Carbide. Ou celles, nombreuses, des unités de production chinoises, sans oublier les maladies et les blessures subies par les travailleurs des maquiladoras, ces entreprises montées à la va-vite dans les pays dominés, dans le but d’y faire un profit immédiat grâce à des réglementations sociales très laxistes, voire inexistantes... Quant à la catastrophe nucléaire possible, si l’on se souvient du travail des décontaminateurs du site de Tchernobyl dans les semaines et les mois qui ont suivi l’explosion, on peut là encore tracer un scénario tout à fait plausible : des décontaminateurs seront recrutés en masse dans des pays pauvres pour venir s’empoisonner sur les sites radioactifs des pays riches. Il y aura une division du travail poussée jusqu’au sordide : inégalité totale face à la maladie « professionnelle » mortelle.
Les experts n’ont pas envisagé, notons-le, le cas d’un travailleur qui accepte un travail plus risqué mais moins payé. C’est un cas de figure très intéressant : on obtient alors, selon leur logique, une valeur de la vie statistique négative. Or, ce type de cas est de plus en plus fréquent. L’extension du chômage dans certains secteurs ou la pression psychologique sur le lieu de travail poussent en effet certains employés ou ouvriers à accepter des tâches de plus en plus dures, même pour des salaires moindres que ce qu’ils ont pu avoir à un moment donné. Par un ironique pied de nez théorique, les experts de Harvard et du FMI nous prouvent donc, à leur corps défendant, que le travail réduit vraiment la vie à une valeur nulle. Il l’anéantit.
Appliquée aux enfants, la valeur de la vie statistique « explique » pourquoi les enfants, qui sont moins bien payés et qui n’ont d’ailleurs aucune idée de la valeur (statistique ou pas !) de leur vie, sont aussi employés dans les secteurs les plus dangereux et les plus nuisibles pour leur santé et leur développement. Le rapport entre danger encouru et salaire reçu leur échappe totalement du fait de leur inconscience du danger en question. Ils sont donc incapables de le chiffrer. Ils ne savent pas se vendre diraient les experts en économie, ce qui est tout bénéfice pour les patrons. Le résultat est en accord avec les données des technocrates : leur salaire n’équivaut dans la quasi-totalité des cas qu’au coût de leur subsistance quotidienne - c’était déjà le cas des enfants travailleurs durant la révolution industrielle européenne. Quant à la valeur statistique de la vie des enfants travailleurs, elle est nulle car les enfants n’évaluent tout simplement pas un éventuel « risque supplémentaire », et l’assument sans état d’âme.
Les experts de Harvard n’avaient, semble-t-il, pas envisagé ces vérifications, parfois par l’absurde, toujours par le sordide, de leur théorie. Elle ne fait que dévoiler ce que vaut un rouage non qualifié dans la Mégamachine.
Il existe en tout cas, dans ce monde méconnu qui est le nôtre, des individus qui pensent tout en termes d’argent. Leur façon de voir le monde pourrait n’avoir guère d’importance si elle n’avait pour conséquence de guider des choix stratégiques. Par exemple installer des industries à risques dans les pays pauvres ou faire travailler des enfants dans des secteurs dangereux plutôt que de les envoyer à l’école où ils pourraient découvrir, entre autres, les moyens de contrer ce genre de politiques.
Devant tant de technocratisme, il ne sert plus à rien de s’indigner par : « C’est le summum du cynisme ! », « Ceux qui nous dirigent ont atteint le comble de l’abject », ou autres expressions du même genre. L’inventivité des technocrates ne connaît pas de limites. Leurs sujets d’études non plus. Et les enfants sont tombés dans leur escarcelle depuis longtemps.
Dans les pays riches, nous pourrions plus difficilement calculer la valeur de la vie statistique de nos enfants car ils ne travaillent pas encore. Mais on peut cependant estimer que leur éducation, qui est une charge sur un strict plan économique, doit recevoir une compensation rapide. La crise du marché du travail implique que, pour vaincre les difficultés à obtenir cette compensation par un salaire adéquat, il est préférable de se préparer le plus tôt possible à la vie économique active. On peut choisir de pousser ses études assez loin, mais on peut aussi choisir l’inverse : entrer très jeune dans le monde du travail. Tout cela a un coût social. Il est logique que la société, puisqu’elle est fondée sur le travail et la valeur des marchandises produites, vise au moindre coût, à l’amortissement le plus rapide.
A suivre...
Notes
(1). Kip Viscusi et Joseph Aldy, cités dans Finances et développement, la revue du FMI et de la Banque mondiale, mars 2004. On notera l’humour de grande qualité à propos du hamburger...
Ref PHG 9307 - Format 11 / 19
112 Pages
ISBN : 2-915129-19-3 - Prix : 10 €