Pour les enfants des rues des pays appauvris comme pour ceux des banlieues des zones riches, la violence devient un mode de survie. En matière de violence, l’Amérique latine est d’une certaine façon un cas d’école. Le continent a plongé dans l’affrontement à l’arrivée des Espagnols, il y a cinq siècles. Conversions forcées, y compris par la torture, travail forcé, esclavagisme, massacres délibérés : la violence dans sa version la plus machiste s’installait pour longtemps (1). Ne nous étonnons pas si, là-bas, elle s’exerce aussi contre les enfants - y compris lorsque ce sont eux qui la mettent en œuvre. La violence des rues est devenue simple moyen de survie. Un mode de vie banal.
Au Honduras et au Salvador, le phénomène des maras (bandes dont les plus jeunes ont cinq ou six ans, tandis que les plus âgés sont déjà adultes) a atteint une ampleur inconnue auparavant. Ces jeunes, filles et garçons, se débrouillent seuls, dans les bidonvilles ou aux alentours des grandes cités. La misère et la destruction du tissu familial les contraignent à se regrouper en bandes pour se protéger. Ils acquièrent alors un comportement violent et collectif, et survivent pour l’essentiel de façon illégale, par le vol, les trafics de toutes sortes et la prostitution. Cela va jusqu’à l’assassinat de membres des maras rivales ou de gens du voisinage (2).
Cette violence pose plusieurs questions. Celle du respect des droits de l’homme bien sûr. Mais une autre question, bien plus profonde, émerge : la généralisation - et la banalisation qui va de pair - de la violence à l’échelle du globe. Les enfants sont au cœur de cette évolution. D’une part, ce sont eux qui hériteront d’un monde dominé par la violence. D’autre part, certains d’entre eux jouent désormais un rôle important dans la propagation de la violence, et surtout, à leur corps défendant, dans le discours que les adultes tiennent sur la violence.
Aujourd’hui, l’affrontement devient une condition de chaque instant pour simplement survivre. Dans les banlieues des pays riches, il est plus difficile de démêler la volonté de violence, présente à l’évidence chez certains jeunes, de leur banale imitation d’un comportement servi presque chaque soir en pâture à des téléspectateurs avides. Quoi qu’il en soit, dans tous les cas, la violence est élevée au rang d’éthique de la vie. C’est « la vie folle », « la vida loca », comme les membres des maras qualifient eux-mêmes leur existence.
À l’autre extrémité du système, du côté des gouvernements et des forces de police, de la répression en général, la violence des banlieues comme des maras est fort utile. Elle n’est pas « récupérée » comme certains ont pu le dire de divers groupes armés qui se livraient à une guérilla. Même si leurs buts étaient parfois louables, les États les détournaient à leur profit. Ils s’en servaient comme prétexte pour augmenter le niveau de répression. Ici, rien de cela, puisque les jeunes des cités comme ceux des maras n’ont aucun but politique a fortiori révolutionnaire. Ils ne visent pas la destruction de l’État, même si, dans les banlieues, ils attaquent certains symboles comme les commissariats ou les bus publics. Il suffit donc aux États, à la police, aux associations d’autodéfense et aux médias d’entretenir la répulsion et la réprobation générale. L’entretenir, et la faire gonfler.
Les États et les médias ont en la matière partie liée. La politique officielle consiste à combattre la violence par tous les moyens, mais les moyens utilisés ne sont jamais discutés. La force répressive seule est mise en œuvre. La répression ne s’appuie que sur la légitimité de l’État. La violence étatique a en effet ceci de particulier qu’on nous la présente comme seule légitime, puisqu’elle est censée défendre l’ensemble des citoyens contre des déviants. Légitime peut-être, injuste sans aucun doute.
Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons remettre en question la violence sans remettre en question l’État. Et si nous sommes à la recherche d’une autre légitimité, la geste d’Antigone (3) reste d’une actualité brûlante : à la légitimité de l’État, elle oppose une légitimité supérieure. Antigone pose la question révolutionnaire par excellence face à l’État et à ses abus de pouvoir : quelle légitimité supérieure à celle de l’État pouvons-nous lui opposer ? La réponse crève les yeux - c’est à chacun de la penser pour soi, mais l’antithèse étant donnée, la thèse peut se formuler de diverses façons -, et pourtant, nous ne savons la mettre en œuvre, cette politique simplement humaine...
Le discours tout répressif des États s’accorde avec celui des médias. Les médias se nourrissent de la violence puisque, dans ce monde, la plupart des « événements » sont liés à une forme d’affrontement plus ou moins ouverte : guerres, massacres, catastrophes « naturelles », morts de faim ou de vitesse, compétitions sportives, etc. Ces dernières années, les médias ont franchi un nouveau pas : l’image qu’ils donnent des jeunes est liée à la violence. Ce n’est pas pure vision de l’esprit : cette impression est corroborée par un rapport de la commission « Jeunes et Médias » du Conseil national de la jeunesse, un organisme gouvernemental français. Ce rapport, qui date de 2002, constate que, lorsque la télévision française parle des jeunes, c’est dans 21 % des cas pour des affaires de délinquance juvénile, dans 13 % des cas pour des accidents (violence routière) et dans 12 % des cas pour des suicides. Si l’on ajoute les mauvais traitements (4 % des émissions évoquant les jeunes) et que l’on compare avec le pourcentage d’émissions jeunesse consacré aux études (5 %), on en arrive à la conclusion que l’image des jeunes massivement diffusée par la télévision française est celle de la violence et de l’échec. Si le même rapport avait été commandé en 2005, avec les émeutes des banlieues, ou s’il avait pris le Honduras pour cadre, les chiffres auraient été encore plus terribles.
L’échec que veulent mettre en évidence les États et les médias est avant tout un échec face au travail. Un jeune ne s’intègre dans la société qu’en travaillant. S’il se trouve au chômage, c’est qu’il refuse de participer à l’effort collectif, ou qu’il ne veut pas assumer sa part des croisades en faveur de la croissance.
Les médias propagent cette image des jeunes comme des êtres perdus, immatures et inactifs socialement, au chômage. Des parasites sur la voie de la délinquance. Nous aurions tort de considérer comme anecdotique l’importance d’une telle image véhiculée par les mass media. Une enquête de 2006 indique que les enfants français de 11 à 14 ans regardent la télévision en moyenne 2 h 23 par jour, en général seuls dans leur chambre, et qu’ils visionnent à 75 % des émissions qui ne leur sont pas destinées. Des phénomènes semblables sont à l’œuvre dans la quasi-totalité des pays, du fait même que la télévision est un média présent dans le monde entier. Ce sont les jeunes qui reçoivent en pleine figure cette image d’eux-mêmes. Il leur faudra une volonté de fer pour y échapper.
L’articulation entre violence et absence de travail fonctionne à tous les niveaux. Lorsque l’État propose comme remède un maigre volet social à côté d’une accentuation de la répression, il s’agit toujours de « donner du travail ». Cela suggère que le travail est l’antithèse de la violence en matière d’intégration. Pourtant, c’est l’inverse qui est vrai : c’est parce que le travail a atteint un tel niveau d’intensité et de violence que tout le monde n’y a pas sa place. Le passage de l’enfance à l’âge adulte est désormais avant tout une question de travail. Le travail devient une sorte de rite de passage aliéné. Tant que l’on ne travaille pas, l’on reste un enfant, un mineur au sens fort du terme. Un être incomplet.
La situation sociale est en train de produire un renversement des valeurs auquel nous n’avons pris aucune part. Les nouvelles valeurs qui émergent ne sont pas davantage humaines que les précédentes. À l’inverse, elles se rapprochent de l’ordre du machinique. Les jeunes se trouvent désormais face à une alternative auparavant inouïe : être violents ou en tout cas accepter la violence, voire la justifier, et ainsi être conformes ; ou la refuser et courir le risque d’être rejetés par le système. Ce risque n’est pas négligeable. Au Honduras, les jeunes membres des maras affirment, lors des enquêtes, que faire partie d’une bande, c’est enfin connaître un univers à soi, dans lequel la violence est certes omniprésente, mais où ils rencontrent également la solidarité. En France, des collégiens m’ont expliqué une chose similaire : « Si t’es pas violent, t’existe pas (4) ! »
A suivre
Notes
(1). Sans doute l’une des toutes meilleures démonstrations de ce fait est fournie par un roman-document, dû à l’Argentin Enrique Molina : Una sombra donde sueña Camila O’Gorman, Editions Seix Barral, Barcelone, 1983. L’histoire authentique de la relation amoureuse entre une jeune femme de la haute bourgeoisie de Buenos-Aires et un prêtre défroqué sert de trame tragique à la dénonciation de cette plaie du continent latino-américain qu’est la violence généralisée.
(2). Voir l’ouvrage que j’ai publié en 2006 chez Syros, Marabuntas. La violence des gangs au Honduras.
(3). Rappelons qu’à la loi de la cité, qui interdit de rendre les honneurs funèbres à un traître, Antigone oppose la loi religieuse qu’elle considère comme plus légitime. Celle-ci fait au contraire obligation aux parents d’un mort de lui offrir un tombeau. Ainsi, dans l’affrontement de deux légitimités, Antigone ne choisit pas celle qui s’est incarnée dans la loi et qui s’appuie sur la répression. Elle lui préfère la légitimité qui lui semble la plus fondamentale, fondée sur la religion et la parenté. C’est ainsi qu’elle rend les honneurs funèbres à son frère Polynice, traître à Thèbes, et le paie de sa vie, frappée par la loi de la cité.
(4). Selon les mots d’un collégien en zone semi-rurale. Propos que j’ai rapporté dans un autre ouvrage jeunesse consacré en partie à la violence, Ces intolérances « ordinaires », La Martinière Jeunesse, collection « Hydrogène », 2005.
Ref PHG 9307 - Format 11 / 19
112 Pages
ISBN : 2-915129-19-3 - Prix : 10 €