Accueil | Points de vente   
  Latitudes Noires   Témoignages   Expression directe   Cartogrammes
  Savoirs Autonomes   Imaginaires Politiques   Voies AutoNomades   Décrypt’Age
  Univers des Possibles   Horizon Critique
 
Imprimer

AUTOUR DE CE LIVRE


BIOGRAPHIE
Pierre GRAS
Journaliste et éditeur, a dirigé pendant dix ans l’agence de presse Tramway. Pierre GRAS a travaillé auparavant au Progrès et au Monde Rhône-Alpes. Il collabore aujourd’hui à la revue Urbanisme. Auteur d’essais et de récits de voyage consacrés au monde urbain, il a notamment publié Médias et citoyens dans la ville. Il vit et enseigne à Lyon.

Collection : Savoirs Autonomes


PETIT IMPRECIS DE VOYAGE
De Pierre GRAS

Avant-Propos

extrait

L’idée de ce livre cheminait doucement dans ma tête, de voyage en voyage, depuis quelques années. L’intérêt et surtout le plaisir d’une réflexion libre sur la mobilité, le tourisme et autres « usages du monde », pour paraphraser Nicolas Bouvier (1), ne se démentissaient pas depuis de premiers et maladroits récits de voyage rédigés au retour de deux périples initiatiques en Amérique du Sud, au début des années 1980 (2). La création d’une collection consacrée à des récits de voyage urbains avait pourtant absorbé une partie de l’énergie nécessaire pour mener à bien ce projet. Ce n’est que lorsque, mu par je ne sais quelle prescience ou par le désir d’un échange intellectuel plus approfondi que ne le permettaient nos trop brèves rencontres, Franck Michel (3) m’a proposé de concrétiser ce parcours en couchant sur le papier quelques réflexions personnelles sur le voyage et le nomadisme que j’ai pris conscience que cette idée me poursuivait depuis près de trente ans ! Qu’il en soit donc remercié.

J’avais pensé donner à ce texte la forme, tantôt légère tantôt grave, mais un brin sérieuse tout de même, d’un précis de voyage (4), au sens où on les concevait jadis à l’intention des voyageurs néophytes partant à la découverte de ce qu’on n’appelait pas encore la « Côte d’Azur » ou bien à la rencontre des monuments de la Grèce antique, nourrissant ces « touristes » de conseils roboratifs sur l’attitude à tenir vis-à-vis des autochtones ou sur les mesures à prendre pour lutter efficacement contre les moustiques. Mais ma propre démarche semblait plutôt relever d’un certain empirisme et de l’enthousiasme têtu du voyageur que d’une véritable analyse scientifique et technique. J’ai retenu l’hypothèse de ce Petit imprécis de voyage, un exercice à la fois plus libre et plus facétieux, que la patience de l’éditeur m’a permis de composer en prenant mon temps...

Cette « imprécision » volontaire ne doit pas tant, en effet, au flou de la documentation ou à la paresse (5), même si la mienne est indéniable en face d’un paysage, d’une ville ou d’un visage aimés, qui m’incitent à l’immobilité, à la rêverie ou à la tendresse, qu’au désir de laisser le lecteur y prendre pleinement sa place, remplir les blancs ou les omissions, bref, y jouer un rôle de moteur de recherche, si je puis dire.

L’art du voyage, s’il en est un, est impalpable et subjectif, comme la justice pour Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà... » (6) Telle affirmation sera pertinente dans telle situation, mais se révèlera prétentieuse voire stupide dans tel autre cas. Les centaines de guides publiés chaque année en témoignent, avec leur contingent de perles, savoureuses à défaut d’être rares. J’invite par conséquent le lecteur, voyageur ou non, à insérer ses propres mots et sa propre expérience, à ajouter ses propres balises à un parcours jalonné d’étapes improbables, de récits inachevés, de projets remis à plus tard, mais qui reste ouvert sur le monde, toujours terra incognita en dépit de l’accélération globale des déplacements et de la contraction de notre petite planète en voie de totale urbanisation.

Cet anti-manuel de voyage, interrogeant tour à tour le tourisme, la mobilité, le nomadisme et la modernité, mais aussi la quête de l’Autre et de l’ailleurs, n’a pas pour objectif de régler leur compte aux inepties touristiques ni aux « idiots du voyage » (7) de toutes sortes, même si l’exercice pourrait être salutaire ! Il se destine davantage, en évitant si possible les pièges de l’« exploraseur » (8), à créer ou à entretenir un désir de voyage. Celui-ci nous taraude ou nous perturbe, même si nous ne le menons pas toujours à son terme, nous contentant d’en rêver, d’en peaufiner contours et détours en nous balançant dans un rocking-chair ou dans un hamac, un livre posé sur la poitrine (9). Sans pour autant être dupes de nos attitudes et de nos sentiments ambivalents à l’égard des populations et des territoires rencontrés.

Deux grands voyageurs m’ont manqué au moment d’entreprendre ce « travail d’imprécision », car j’aurais pu espérer leur faire part de mes doutes, sinon de mes espoirs. Pour des raisons diamétralement opposées, même si leurs convictions écologiques et politiques les ont, de fait, rapproché à la fin de leur vie. Théodore Monod, naturaliste, chercheur, grand explorateur de l’humain autant que du désert, nous a appris, depuis ses premières Méharées (10), que c’est dans la solitude, et parfois même l’ennui, que se révèle notre désir de rencontrer l’Autre et de décrire le monde. Et Jean Chesneaux, historien, sinologue et politologue accompli, qu’il m’avait été donné de rencontrer à l’occasion de la préparation d’un précédent ouvrage collectif (11) et dont les références constantes à Jules Verne, à l’Asie, au monde urbain et à la recherche d’un véritable « art du voyage » (12) m’ont inspiré davantage que je ne veux bien l’admettre, a lui aussi plié bagage. Exigeant jusqu’au pointillisme, n’hésitant pas à reformuler mes questions pour mieux les faire cadrer avec ses réponses ( !), il m’a convaincu que l’aventure est toujours possible, pour peu qu’on la souhaite vraiment, dans un monde pourtant devenu interdépendant et terriblement balisé. Et que cette aventure consiste surtout, pour le voyageur, à respecter l’Autre, c’est-à-dire à se respecter soi-même, quitte à bousculer les protocoles, les horaires, les acquis ou les certitudes pour y parvenir. Et à abandonner pour quelque temps sa boussole. Que cette imprécision fondatrice fasse partie du parcours me semble désormais naturel : « En route, le mieux c’est de se perdre ; lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. » (13)

A suivre

Notes

1. L’usage du monde, publié chez Droz en 1963, rééd. Payot (Petite Bibliothèque Payot), 2001.

2. Cf. Amériques sans visa ; récits et reportages d’Amérique latine, L’Harmattan, 1988.

3. Anthropologue, directeur du Centre de recherches sur le voyage, auteur notamment de Voyage au bout de la route, L’Aube, 2004, et de Autonomadie, Homnisphères, 2006.

4. Précis, n. m., 1671 : ouvrage qui expose brièvement les choses essentielles (Dictionnaire de la langue française, Larousse ; d’une manière générale, les définitions mentionnées dans ce livre en sont issues, sauf mention contraire).

5. Au sens où l’entend par exemple Raoul Vaneigem dans La paresse, éd. du Centre Georges Pompidou (coll. Péchés capitaux), 1996.

6. Les Pensées, Partie 1, chapitre « De la justice ; coutumes et préjugés ».

7. Jean-Didier Urbain, L’idiot du voyage ; histoires de touristes, Payot (Petite bibliothèque Payot), 2002.

8. Matthias Debureaux, De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages ; le manuel du parfait exploraseur, éditions Cavatines, 2006.

9. Selon le cas de figure, je recommanderais la lecture de Anatomie de l’errance, Bruce Chatwin, Le Livre de Poche, 2006 ou de L’art de la sieste, Thierry Paquot, Zulma, 2005.

10. Paru en 1929, réédité par Actes Sud (Babel) en 1998.

11. Villes, voyages, voyageurs, L’Harmattan (coll. Carnets de ville), 2005. Le texte de cet entretien (« Urbanité et art du voyage ») est disponible en ligne sur le site de la revue L’Autre Voie (n°1 - 2005, www.deroutes.com).

12. L’art du voyage ; un regard (plutôt) politique sur l’autre et l’ailleurs, Bayard, 1999.

13. Nicolas Bouvier, op. cit.


Ref IMP 9708 - Format 11 / 19

144 Pages

ISBN : 2-915129-33-9 - Prix : 12 €




HEIGHT=16Commander