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On voudrait toujours voyager sans être emm... C’est ce qui fait sans doute le succès des voyages dits organisés. Prenez les formalités de douane, par exemple. Dans certains pays, elles peuvent durer longtemps, soit du fait d’une situation politique particulière, soit en raison d’un déficit de bakchich (1) - je n’avais pas mis les pieds depuis dix minutes en Tunisie, en 1982, que déjà un policier suspicieux me demandait où je travaillais et ce que je venais faire ici, mon passeport ouvert devant lui, le doigt placé sous le mot « journaliste ». - Me baigner et me reposer, répondis-je sur un ton sûrement arrogant, mais c’était vrai. Il n’avait pas apprécié et avait donc ralenti mon entrée dans le pays de quelques minutes, histoire de m’apprendre la politesse. La constitution de l’espace Schengen n’a rien arrangé. Il m’est souvent arrivé, en passant à côté du panneau « Passagers non-membres de l’UE » d’un aéroport européen, de me demander comment cela se passe quand on ne l’est pas, « membre de l’UE », justement. Pas besoin de vous faire un dessin, c’est compliqué. Donc, patience lorsqu’on est confronté à l’inverse. Ainsi, une journaliste me racontait récemment qu’aux arrivées « internationales » d’un certain aéroport africain, il faut parfois attendre au pied de l’avion, en plein soleil, pendant vingt ou trente minutes, un bus asthmatique qui vous conduit... une vingtaine de mètres plus loin à l’entrée de l’aérogare où se déroulent les « formalités ». Pas question pour les passagers de marcher sur le tarmac brûlant : question de standing.
Ensuite, ce qui préoccupe tout voyageur, c’est le choix d’un mode de transport entre l’aéroport et l’hôtel, ou entre la gare et la prochaine destination. Le nombre de villes où les guides de voyage vous déconseillent de monter dans un taxi sans demander au chauffeur son numéro de sécurité sociale et le prénom de sa fille cadette est ahurissant. D’ailleurs, quand on consulte le site Internet du ministère des affaires étrangères français, la liste des pays (et donc de leurs taxis) à éviter est plus longue que celle des courses que vous faites le samedi matin au supermarché. Tout juste si on peut encore aller à Andorre ou à San Marin sans gilet pare-balles. Donc, on prend quand même le taxi et, en général, on parvient à destination. Mais non sans mal, parfois. À Tanger, le chauffeur d’un taxi bleu - qui sont limités à la zone urbaine - se trompe, m’emmène trop loin, tourne dans une ruelle et bloque d’un coup sur une falaise qui domine le détroit. J’imagine à ce moment-là qu’il ne sait peut-être pas lire, car la plupart des avenues, qui ont conservé leur nom français, au moins en appui à leur nom arabe, sont relativement bien indiquées. Mais on m’a expliqué que la plupart des chauffeurs ne connaissent pas vraiment la ville, car ils sont originaires de tout le Maroc, voire de Mauritanie ou des pays du Sahel. En tout cas, il ne trouve pas facilement l’adresse de l’architecte avec qui j’ai rendez-vous - pourtant nous sommes passés deux fois devant l’immeuble, car j’ignorais moi aussi que c’était là. Évidemment, le total affiché au compteur est salé et passe mal, malgré le sourire embarrassé du pilote. Je me souviens qu’un jour où j’ai abordé la question avec un officiel marocain (les taxis étaient en grève pour des questions de tarification ridiculement basse, qui ne leur permet pas de vivre convenablement et d’entretenir leur voiture, tout le monde le sait), j’ai retrouvé le même silence embarrassé, mais pour d’autres raisons.
Arrivé sur place, vous voulez tester, mais en toute délicatesse, les qualités du lieu : hôtel, bungalow sur la plage, logement de fonction, chambre d’amis... Parfois vous n’êtes pas déçus. À Puno, au bord du lac Titicaca, qui sert de frontière entre la Bolivie et le Pérou à cet endroit, il n’y a qu’un filet d’eau au robinet, mais dépêchez-vous, y’en a que le matin, suggère un routard d’expérience croisé dans le couloir de l’hôtel miteux où nous avons trouvé place. Après plus de trente heures de voyage cumulé depuis la France, c’est maigre. Mais que dire de la vie de ceux qui n’ont pas de robinet du tout ? Nombre de voyageurs, même informés, ne les verront pas et se contentent de pester, comme nous, contre l’incurie des militaires au pouvoir et l’incapacité de la bureaucratie à faire couler l’eau dans les douches.
Et après ? Rien n’est simple quand il s’agit d’engager le dialogue. Le voyageur n’a parfois comme arme que son sourire, ce qui est fort peu dans certaines situations où l’on semble préférer son portefeuille. À Lima, nous avions rendez-vous dans le dispensaire de l’un des milliers de barriadas qui ceinturent la ville et où vivent, soit dit en passant, près de quatre millions de personnes. La réunion s’était bien passée, on avait apporté médicaments et vêtements, mais on souhaitait disposer d’un peu plus d’informations. Les Sœurs furent cordiales mais sèches, elles n’avaient pas que cela à faire... Elles nous mirent dehors au moment où la nuit tombe : « Pour rentrer, prenez le bus qui est là, évitez le taxi... » Dans le bus, pour ce qui est des contacts, nous étions aussi à l’aise qu’un Monténégrin convoqué devant le conseil de sécurité des Nations Unies. Avec ce que nous avions sur nous (vêtements, un peu d’argent, des appareils photo), l’ensemble des passagers, femmes et enfants compris, auraient probablement eu de quoi vivre pendant plusieurs semaines. Que dire de plus ? À ce moment-là, nous étions « fébriles et poreux », comme l’écrit Albert Camus. Car, « ce qui fait le prix du voyage, c’est la peur. C’est qu’à un certain moment, si loin de notre pays, de notre langue (un journal français devient d’un prix inestimable), une vague peur nous saisit, et un désir instinctif de regagner l’abri des vieilles habitudes. » (2)
En fait, on voudrait tous pouvoir voyager sans se mouiller. Le beurre et l’argent du beurre, mais sans la mauvaise humeur de la fermière ni l’odeur de la ferme. Or, le voyage implique. Et il ne fera qu’impliquer davantage ceux qui feront l’effort de se tourner vers l’Autre, d’aller au-delà des apparences. Autant le savoir, voyager, c’est choisir d’écouter sa peur et chercher à la dépasser. Accepter l’imprévisible non comme une malédiction, mais comme une opportunité. « Ce qui constitue le plaisir du voyage, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même, soutient Théophile Gautier. Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures. » (3) Sinon, autant se transformer en valise et se laisser porter le plus rapidement possible jusqu’à chez soi, en espérant que rien de fâcheux n’arrive aux bagages - Morand disait d’ailleurs, par provocation, « je voudrais qu’on fit de ma peau une valise »...
Il n’y a pas d’hospitalité qui ne suscite un certain effroi. « L’étymologie grecque est troublante, souligne l’anthropologue François Laplantine (4). Xénos signifie à la fois l’hôte et l’étranger, l’hôte étant aussi bien celui qui reçoit (ou tient une auberge) que celui qui est reçu. Mais il y a plus encore. Les Grecs désignaient par le verbe xenitzo le fait d’être étranger, mais aussi d’avoir l’air étrange. Ils forgent le mot xénosuné pour nommer l’hospitalité et le mot xénoktonia qui, lui, signifie franchement l’acte consistant à tuer les hôtes ou les étrangers. Nous sommes ici en présence d’une signification éminemment contradictoire par laquelle l’hospitalité peut se retourner en hostilité et la bienveillance en malveillance. »
A suivre
Notes
1. N. m., du persan (1850), pourboire, pot-de-vin. A noter que si la pratique est quasi générale dans les pays "en développement" et... dans d’autres, le mot, lui, varie beaucoup.
2. Carnets (mai 1935-février 1942), Gallimard, 1962.
3. Voyage en Espagne (1840), La Palatine, 1982.
4. Villes, voyages, voyageurs, op. cit., pp. 55-66.
Ref IMP 9708 - Format 11 / 19
144 Pages
ISBN : 2-915129-33-9 - Prix : 12 €