Les voyagistes vendent du rêve dont ils se font les marchands patentés, ils ne sont pas là pour élever l’idée du voyage que se font leurs clients. Du moins, et quoi qu’ils en disent, n’est-ce pas là leur fonction initiale et essentielle. Les tour-opérateurs sont des entrepreneurs et non pas des éducateurs, ils cherchent à faire des affaires, pas à enseigner la philosophie. Au risque de ne pas voyager mais seulement de nous déplacer, notre emploi du temps ne peut être rempli par un guide ou un tour-opérateur. Car, sinon, comment occuper nos journées à ne rien faire ? Comment se rendre disponible pour les rencontres fortuites ? Comment s’octroyer le risque d’errer, l’envie de flâner ?
Les tour-opérateurs sont les gestionnaires du voyage comme les prêtres le sont du sacré. Si l’on veut rencontrer le Grand Autre ou le Bon Dieu, mieux vaut supprimer le plus grand nombre d’intermédiaires ! Pour le voyagiste, le client-voyageur est un « pax » avant d’être un être humain : un « pax » est un voyagé qui parcourt un itinéraire balisé, il est l’opposé d’un nomade volontaire qui circule en roue libre. Et la liberté et l’indépendance, tout comme la solitude, font peur ! Le choix de la solitude est pourtant aussi la chance de la rencontre. Ce qu’il nous reste de liberté lorsqu’on voyage ne doit pas être confisqué sous prétexte d’assurer le périple et d’en éviter les désagréments. L’assurance d’un voyage est presque à coup sûr l’assurance d’une excursion sur-organisée, donc de la forme la plus attestée de l’anti-voyage... Le risque participe entièrement à la réussite d’un voyage. Par ailleurs, il n’y a pas d’aventure digne de ce nom sans mésaventure. Ou alors le voyage n’est que littérature !
L’aventure tout comme le voyage, c’est changer de vie avant de changer de lieu. Mais l’aventure, plus spécifiquement, c’est le voyage plus l’imprévu, d’où l’escroquerie du tour-opérateur qui prétend proposer une aventure sur-mesure et sans risques. L’aventure ne se mesure pas et comment savoir à l’avance que l’imprévu sera sans risques ?
A force de vouloir tout voir, le touriste-voyageur ne voit finalement plus rien, son seul salut réside dans la pause, ou encore mieux, l’arrêt. Quelle agence de voyage propose de s’arrêter six mois dans un village pour n’y rien faire sinon vivre et exister ? Le voyage est une école de la vie, propice au réveil des consciences, et prendre la clé des champs reste avant tout un moyen d’élargir le champ des possibles en vue d’une plus grande liberté, et si possible d’un bonheur plus partagé. Pour jouir de l’indispensable maîtrise du réel qui nous entoure, ici ou là-bas, le libre voyage nécessite de se libérer totalement du voyage organisé.
Seul contre tous ? Seul, le pèlerin-voyageur - celui qui n’est pas animé par l’esprit de croisade - est le reflet d’une humanité singulière, il a besoin des autres pour exister. Voyager collectivement appelle inexorablement à plus de bestialité, souvent refoulée, de la part de chaque individu. Le rassemblement d’individus isolés et anonymes augure souvent du pire, rarement du meilleur : parade militaire des Nazis à Nuremberg, tribune Boulogne du Parc des Princes des hooligans parisiens, etc. Certes, l’errant-bourlingueur peut s’avérer être un tueur en série isolé, mais ce genre d’énergumène ne court pas trop les rues ni les routes... Revenons à l’exemple des pèlerins : l’ascète solitaire, quelle que soit la foi qui l’anime, n’est que rarement un danger pour autrui, tandis que la horde - l’exemple historique le plus « illustre » étant les Croisés - dévaste tout sur son passage. Sans que cela ne soit évidemment systématique, la multitude invite plus facilement à la barbarie. Pourquoi en serait-il autrement avec le tourisme ? Le voyageur solitaire risque bien plus de rencontrer l’autre tel qu’il est qu’un groupe de vingt-cinq touristes, avec un guide, un traducteur et un chauffeur... Rien d’étonnant à ce constat, cela relève simplement du bon sens. Il n’y a que les voyagistes pour s’en étonner...