Le tourisme s’arrange facilement de ses propres contradictions : il est une quête de cultures authentiques, autochtones, bref vivantes, tout en étant également une entreprise de services proposant à ses clients des créations culturelles et des réinventions traditionnelles qui sont aux antipodes de l’authenticité recherchée ! Mais on ne sait que trop bien que l’existence même des règles du marché touristique interdit de fait toute possibilité d’expérience culturelle authentique, ou même de relation humaine sincère. Heureusement, parfois, le tourisme reste ou devient un voyage qui n’a rien de ce que nous venons de décrire. Sinon, pourquoi devrions-nous encore voyager ? Et pourquoi ce livre ?
En ce sens, si le voyage vers l’ailleurs exige une forme d’oubli de sa culture - le bagage culturel est le sac de trop qu’il conviendrait de pas enregistrer lors de notre départ - le voyage en direction de l’autre sollicite une forme de retrait de soi au profit de son prochain. Le respect envers l’autre est fondamental mais il ne doit pas cacher quelque forme de compassion, de pitié sur fond de charité chrétienne, ou de paternalisme même inconscient : la survalorisation du respect est généralement le signe d’une société figée, réactionnaire, résignée et soumise à toute forme de pressions insoutenables. Une telle société estime que le respect est ce qui garantit la paix sociale en même temps qu’elle justifie l’injustifiable, comme par exemple l’inégalité ou le recours à la violence... pour que les lois soient « respectées ». Dans ce contexte, au sein duquel le respect fait le jeu de l’ordre établi, contexte qui est aujourd’hui celui de l’Occident, l’irrespect est salutaire et ne peut qu’inspirer un profond respect à ceux qui y sont sincèrement attachés. Moralisateur et condescendant avec le Système, un tel respect renvoie à la servitude volontaire, à l’acceptation de l’ordre du plus fort, sans rechigner et sans broncher. Pour être vrai, le respect a besoin de passion et non de compassion. Ce « chaque chose à sa place » est le reflet d’une société en déclin à l’identité menacée. Cette forme de respect hypertrophié a partie liée avec le fait d’obéir à n’importe qui pour n’importe quoi, c’est la porte ouverte à la soumission de l’être et à toute forme de bassesse. Dans le domaine du voyage, ce type de respect est dévastateur car il confirme les pires stéréotypes du passé : en gros, le touriste-voyageur occidental, riche et intelligent (bref civilisé), diffère bien trop de l’autochtone-sédentaire du Sud, pauvre et sous-éduqué (bref sauvage), pour qu’une rencontre authentique puisse un jour avoir lieu ! On respecte donc l’autre pour sa différence et non pour son humanité propre. Ce rejet de l’autre dans un autre monde illustre l’incapacité de l’Occident à s’ouvrir sincèrement vers cet autre tel qu’il est et à tout ce qu’il représente. Une déception et une reculade, toutes deux pitoyables ! Il est clair que le respect auquel nous tenons - moi-même et tant d’autres voyageurs - est à l’opposé de celui-ci, il est simple : prendre et accepter l’autre comme il est, sans volonté de le changer ou de le modeler à notre image, avec modestie, dignité et humanité.
Les autochtones - ceux qui invitent, ne l’oublions pas - sont encore perçus par l’industrie du voyage - qui se garde bien de le clamer haut et fort - comme des sujets passifs économiquement dépendants, et prêts à être consommés touristiquement. Ces mêmes autochtones, c’est vrai pour beaucoup d’entre eux, doivent sans attendre devenir les acteurs de leur propre culture et de leur propre destin. Touristique ou autre. Mais pour que l’ailleurs tant fantasmé devienne enfin autre chose qu’un terrain de jeu pour Occidentaux en mal de sensations fortes, l’autre doit également arriver à échapper à sa condition d’autre. Il lui faut s’affranchir de l’image qu’on lui impose et qu’il a fini par s’imposer à lui-même. In fine, le voyage chez l’un doit - un moment ou à un autre - éveiller le désir d’ailleurs chez l’autre. Sans réciprocité, l’exploitation et la domination de l’un par l’autre ne pourront cesser. Un désir d’ailleurs qui doit se distinguer d’un besoin d’ailleurs : en somme, un appel au voyage qui ne se résumerait pas à l’obtention de papiers, de visas, à la reconnaissance et au droit à l’existence sous d’autres latitudes, ou encore à la recherche de membres de sa famille, de biens nécessaires, de sous tout simplement, de logement et d’emploi, du droit de vivre en toute liberté... Un combat de tous les instants qui échappe à celle ou à celui qui, partant du Nord ou d’un Nord qui peut être enclavé dans un Sud, est étranger au monde des privations, de l’oppression et de l’humiliation. Chacun est étranger à sa manière, mais les différentes manières de l’être sont lourdes de conséquences. Nul doute que renverser l’ordre du voyage revient à renverser l’ordre du monde, mais tout aujourd’hui porte à croire que cet événement hautement souhaitable ne sera pas pour demain !
L’homme est un animal, certes politique, mais un animal tout de même, ce que vient étrangement confirmer la promiscuité commerciale entre l’ethnotourisme et l’écotourisme. On en revient à nouveau à ce ravissement vicieux qu’a la civilisation occidentale à vouloir amalgamer ce qui ne lui est pas familier, dans le souci peu chrétien d’humilier et de contrôler d’autres âmes et consciences. Au pire, cela se termine par un zoo humain, où les hommes redeviennent des animaux apolitiques, serviables et corvéables à merci. Nul besoin de préciser que ces zoos peuvent prendre d’étranges allures, peu conformes à un zoo classique : camps, cirques, asiles, prisons, villages-musées, zones spéciales, etc. Mais revenons à nos moutons voyageurs : la plupart des voyagistes et des spécialistes en tourisme incluent effectivement de plus en plus souvent l’ethnotourisme au sein d’un plus grand tiroir renfermant l’écotourisme, comme pour en faire la composante humaine d’un type de tourisme principalement axé sur la découverte de la nature. Pourtant, l’ethnotourisme et l’écotourisme sont à séparer clairement l’un de l’autre - ce qui n’empêche pas de pratiquer les deux à la fois - afin d’enrayer une possible et gênante confusion et de rendre à chacun sa spécificité propre : le premier s’occupe de mieux comprendre des cultures et des êtres humains, le second de mieux connaître la nature avec sa faune et sa flore. Ce n’est pas vraiment la même chose ! Il n’empêche qu’un tourisme ethnologique, mal pensé par les adeptes et incontrôlé par les autochtones, n’est pas à l’abri d’une participation - même involontaire - à l’ethnocide de tout un peuple... Si les autochtones s’adaptent souvent rapidement aux conditions de ce type de tourisme susceptible d’améliorer leur quotidien, fêtes et rites, mœurs et spiritualités se décontextualisent, se déculturent plus qu’elles ne s’acculturent, bouleversant considérablement le mode d’être et de penser à la fois habituel et traditionnel. Des peuples entiers, menacés par les effets d’une mondialisation arrogante et prédatrice, bradent des pans entiers de leur culture, d’autres sont déplacés car les « décideurs » préfèrent la mise en place d’un parc naturel qu’un zoo humain nouvelle manière.
La primitivité est à la mode et l’ethnotourisme, tout comme l’écotourisme en général, devient un prétexte idéal pour les entreprises touristiques pour se lancer sur de nouveaux marchés. Prometteurs dit-on. Mais les conflits, d’intérêts si l’on peut dire, entre autochtones, administrations en place, et marchands de voyage sont inévitables. Les dégâts sont légion, on le sait, et en se promenant on le voit ! Cela dit, il s’agit de ne pas être manichéen, d’autres situations - réellement positives pour les populations locales - existent également, le simple fait de les nier serait aussi injuste que contre-productif. Dans maints lieux reculés des pays du Sud, le tourisme ethnique et ses avatars ont certes bouleversé la vie dans les villages, mais pas davantage que les autres ingérences de la modernité, l’école, l’argent-roi, et la télévision en particulier. Pour certains peuples, l’identité culturelle (voire politique) s’est vue renforcée au contact du tourisme, et dans certains cas, le tourisme apparaît même comme le réel dernier espoir de contenir les coups de butoir d’une modernisation effrénée qui n’a d’autre perspective que d’imposer une société de consommation à tout le monde qu’elle rencontre sur son chemin... Un autre rapport à l’Autre et à l’Ailleurs est possible, n’occultons pas les expériences qui vont dans ce sens car elles ne sont pas tellement nombreuses ! Un tel tourisme, fondé sur l’enrichissement et le bonheur mutuel des visiteurs et de leurs hôtes, je l’ai appelé un tourisme de rencontre partagée, un vœu en forme d’appel à plus de respect et de responsabilité de la part de tous les touristes qui se promènent de pays en pays et de peuple à peuple.