Accueil | Points de vente   
  Latitudes Noires   Témoignages   Expression directe   Cartogrammes
  Savoirs Autonomes   Imaginaires Politiques   Voies AutoNomades   Décrypt’Age
  Univers des Possibles   Horizon Critique
 
Imprimer

AUTOUR DE CE LIVRE


BIOGRAPHIE


Eduardo GALEANO

Né à Montevideo en 1940, Eduardo Galeano a exercé très jeune de nombreux métiers avant de publier des bandes dessinées, notamment pour l’hebdomadaire du Parti socialiste uruguayen El Sol. Au début des années 1960, il débuta une carrière de journaliste et devint rédacteur-en-chef de Marcha, un hebdomadaire influent au sein duquel collaborèrent Mario Vargas Llosa, Mario Benedetti, Manuel Maldonado Denis et Roberto Fernández Retamar. Pendant deux années, il fut également éditeur du quotidien Epoca et travailla comme directeur éditorial de University Press de 1965 à 1973. Cette année-là, à la suite du coup d’Etat uruguayen, il fut emprisonné quelques temps avec des dizaines de milliers d’autres opposants puis partit se réfugier en Argentine où il fonda et édita le magazine culturel Crisis à Buenos Aires. En 1975, lorsque la dictature militaire s’empara du pouvoir, Eduardo Galeano fut immédiatement « blacklisté » par les escadrons de la mort et, forcé de s’exiler une nouvelle fois, il émigra en Espagne à Barcelone. En 1985, après que l’administration civile fut restaurée en Uruguay, il revint s’établir à Montevideo où il vit actuellement.

En 1970, Las venas abiertas de América Latina - Les Veines ouvertes de l’Amérique latine -, pour lequel il obtint le prix Casa de las Américas, fut son premier ouvrage à être traduit en langue anglaise. Cette œuvre de référence, pour tous ceux qui veulent comprendre l’histoire et la réalité de l’Amérique latine, débute par une question en forme d’énigme : pourquoi cette terre si richement dotée par la nature a-t-elle été si peu favorisée sur le plan social et politique ? Débute alors l’histoire de ce que Galeano appelle « le pillage » du continent latino-américain, d’abord par les Espagnols et les Portugais, puis par l’Occident en général et les élites locales.

Figure littéraire en Amérique latine, Eduardo Galeano présente la singularité de mélanger les différents genres littéraires. Ses livres, au carrefour de la narration et de l’essai, de la poésie et de la chronique, rapportent les voix de l’âme et de la rue et offrent une synthèse de la réalité actuelle et de la mémoire. Mais sa voix dépasse largement les frontières du continent sud-américain. Outre ses engagements auprès du mouvement des Sans-Terre au Brésil et du mouvement zappatiste au Chiapas, Eduardo Galeano est un militant très impliqué dans le mouvement contre-mondialisation et une figure de proue des opposants au modèle unique et à l’uniformisation (voir le film Davos, Porto Alegre et autres batailles réalisé par Vincent Glenn et co-écrit avec Christopher Yggdre, Les Films du Safran, 2002).


info@homnispheres.com

Collection : Imaginaires Politiques


Extrait 2 : L’enseignement de la peur
De Eduardo GALEANO

Dans un monde qui préfère la sécurité à la justice, il y a de plus en plus de gens pour applaudir le sacrifice de la justice sur les autels de la sécurité. On en célèbre les cérémonies dans les rues des villes. Chaque fois qu’un délinquant tombe sous les balles, la société se sent soulagée de la maladie qui la harcèle. La mort de chaque mauvais vivant produit des effets pharmaceutiques sur les bons vivants. Le mot pharmacie vient de pharmakos, qui était le nom que donnaient les grecs aux victimes humaines des sacrifices offerts aux dieux en temps de crise.

Le grand danger de la fin de siècle

En 1982, un événement routinier survint à Río de Janeiro : la police tua un suspect de vol. La balle est entrée par le dos, comme d’habitude, et l’affaire a été classée. Dans son rapport, le chef de la police a expliqué que le suspect était « un véritable microbe social », qu’il avait été « absous, sur cette planète, par sa mort ». Les journaux, les radios et la télévision du Brésil définissent fréquemment les délinquants avec un vocabulaire issu de la médecine et de la zoologie : virus, cancer, infection sociale, animaux sauvages, vermine, insectes, bêtes féroces et aussi petites bêtes féroces quand il s’agit d’enfants. Ceux auxquels il est fait allusion sont toujours pauvres. Quand ils ne le sont pas, la nouvelle mérite la première page : « Le jeune qui est mort en volant était de classe moyenne », titra le journal Folha de São Paulo, dans son édition du 25 octobre 1995.

Sans compter les nombreuses victimes des groupes para-militaires, la police de l’Etat de São Paulo a tué officiellement quatre personnes par jour en 1992, ce qui à la fin de l’année a donné un total quatre fois supérieur à tous les morts de la dictature militaire au Brésil durant quinze ans. Fin 1995, on a octroyé une augmentation de salaire aux policiers de Río de Janeiro qui agiraient avec « audace et vivacité ». Cette augmentation s’est immédiatement traduite par une autre augmentation : la quantité de délinquants présuméstombés sous les balles se multiplia. Ce ne sont pas des citoyens, mais des bandits, a expliqué le général Nilton Cerqueira, star de la répression sous la dictature militaire et actuel responsable de la sécurité publique à Río. Il a toujours cru qu’un bon soldat et un bon policier tiraient d’abord et posaient les questions ensuite.

Après le tremblement de terre de la révolution cubaine de 1959, les forces armées latino-américaines avaient changé d’orientation. De la défense des frontières, qui était leur mission traditionnelle, elles en étaient venues à s’occuper de l’ennemi intérieur, la subversion des guérilleros et ses multiples couveuses, comme l’exigeait la défense du monde libre et l’ordre démocratique. Inspirés par ces objectifs, les militaires en ont fini avec la liberté et la démocratie dans de nombreux pays. En seulement quatre ans, entre 1962 et 1966, il y eut neuf coups d’Etat en Amérique latine. Les années suivantes, les militaires ont continué de renverser des gouvernements civils et à massacrer des gens, endoctrinés par le catéchisme de la sécurité nationale. Le temps a passé, l’ordre civil a été rétabli. L’ennemi continue à être intérieur, mais il n’est plus celui qu’il était. Les forces armées commencent à participer à la lutte contre ceux que l’on appelle les délinquants de droit commun. La doctrine de la sécurité nationale est détrônée par l’hystérie de la sécurité publique. En règle générale, les militaires n’apprécient pas qu’on les rabaisse, même très légèrement, à la catégorie de simples policiers ; mais la réalité l’exige.


La peur globale

-  Ceux qui travaillent ont peur de perdre leur travail.
-  Ceux qui ne travaillent pas ont peur de ne trouver aucun travail.
-  Celui qui n’a pas peur de la faim a peur de ce qu’il mange.
-  Les automobilistes ont peur des embouteillages et les piétons ont peur d’être renversés.
-  La démocratie a peur de se souvenir et le langage a peur de dire.
-  Les civils ont peur des militaires, les militaires ont peur de manquer d’armes, les armes ont peur de manquer de guerres.
-  C’est le temps de la peur.
-  Peur de la femme vis-à-vis de la violence de l’homme, et peur de l’homme vis-à-vis de la femme sans peur.
-  Peur des voleurs, peur de la police.
-  Peur de la porte sans serrure, du temps sans montres, de l’enfant sans télévision, de la nuit sans pilules pour dormir et peur du jour sans pilules pour se réveiller.
-  Peur de la foule, peur de la solitude, peur de ce qui fut et de ce qui peut être, peur de mourir, peur de vivre.


Il y a une trentaine d’années, l’ordre avait des ennemis de toutes les couleurs, du rose pâle jusqu’au rouge vif. L’activité des voleurs de poules et des porteurs de lames des banlieues ne retenaient plus que l’attention des lecteurs des pages de faits divers, des personnes avides de sensationnels et des experts en criminologie. En revanche, ce qu’on appelle délinquance commune est à présent une obsession universelle. Le délit s’est démocratisé, et se retrouve à la portée de n’importe qui : beaucoup l’exercent, tous le subissent. Un tel danger constitue la source la plus féconde d’inspiration pour les politiques et les journalistes qui, à grands cris, exigent une main de fer et la peine de mort ; elle contribue aussi au succès civil de quelques chefs militaires. La panique collective, qui identifie la démocratie au chaos et à l’insécurité est une des explications possibles du succès des campagnes politiques de quelques généraux latino-américains. Il y a encore quelques années, ces militaires dirigeaient des dictatures sanglantes ou y participaient en tant qu’acteurs de premier plan, mais par la suite ils s’étaient lancés dans la lutte démocratique avec un surprenant écho populaire. Le général Ríos Montt, ange exterminateur des Indiens du Guatemala, avait réussi à mener sa campagne électorale jusqu’à l’interdiction de sa candidature à la présidence, tout comme le général Oviedo au Paraguay. Le général Bussi, qui assassinait des suspects pendant qu’il déposait dans les banques suisses la sueur de son front, fut élu et réélu gouverneur de la province argentine de Tucumán ; et un autre assassin en uniforme, le général Banzer, fut récompensé par la présidence de la Bolivie.

Les techniques de la Banque Interaméricaine de Développement, capables de traduire en argent la vie et la mort, calculent que l’essor du délit fait perdre chaque année 168 milliards de dollars à l’Amérique latine. Nous sommes en train de gagner le championnat mondial du crime. Les homicides latino-américains sont six fois supérieurs à la moyenne mondiale. Si l’économie augmentait au même rythme que le crime, nous serions les plus prospères de la planète. Paix au Salvador ? Quelle paix ? Au rythme d’un assassinat par heure, la violence au Salvador a doublé par rapport aux pires années de la guerre. L’industrie du kidnapping est l’industrie la plus lucrative en Colombie, au Brésil et au Mexique. Dans nos grandes villes, personne ne peut se considérer comme normal s’il n’a pas subi au moins une tentative de vol. Il y a cinq fois plus d’assassinats à Río de Janeiro qu’à New York. Bogotá est la capitale de la violence, Medellin est la ville des veuves. Les policiers d’élite, membres des groupes spéciaux, ont commencé à patrouiller dans les rues de certaines villes latino-américaines : ils sont équipés, de la tête aux pieds, pour la troisième guerre mondiale. Ils portent des viseurs nocturnes à infrarouges, des audiophones, des micros et des gilets pare-balles ; à la ceinture, des capsules de produits chimiques d’agression et des munitions ; un fusil mitraillette dans la main et un pistolet sur la cuisse.

En Colombie, sur cent crimes, quatre-vingt seize restent impunis. La proportion d’impunité est comparable dans les banlieues de Buenos Aires, où récemment encore la police dépensait la plus grande part de son énergie à la délinquance et à fusiller les jeunes : depuis la restauration de la démocratie en 1983 et jusqu’à la moitié de l’année 1997, la police avait fusillé 314 enfants d’aspect suspect. Fin 1997, en pleine réorganisation policière, la presse informa qu’il y avait cinq mille hommes en uniformes qui touchaient un salaire, mais personne ne savait ce qu’ils faisaient ni où ils étaient. Dans le même temps, les enquêtes révélaient le discrédit des forces de l’ordre dans le Río de la Plata : très peu d’Argentins et d’Uruguayens étaient prêts à appeler la police face à un problème grave. Six Uruguayens sur dix étaient partisans de se faire justice eux-mêmes, et certains étaient inscrits au Club de Tir.

Aux Etats-Unis, quatre citoyens sur dix reconnaissent, dans les sondages d’opinion, qu’ils ont modifié leur vie quotidienne en raison de la criminalité, et, au Sud du Río Bravo, on parle de vols et d’agressions comme du football ou du temps. L’industrie de l’opinion publique a jeté de l’huile sur le feu, et a beaucoup contribué à transformer la sécurité publique en obsession publique : mais il faut reconnaître que c’est la réalité qui a le plus aidé à cet état de fait. La réalité dit que la violence augmente toujours plus que ne le révèlent les statistiques. Dans de nombreux pays, les gens ne déposent pas de plaintes, parce qu’ils ne croient pas en la police, ou qu’ils la craignent. Les journaux uruguayens appellent superbandes les bandes responsables d’agressions spectaculaires, et polibandes celles qui comptent des policiers parmi leurs membres. Sur dix Vénézuéliens, neuf pensent que la police commet des crimes. En 1996, la majorité des policiers de Río de Janeiro a admit avoir reçu des propositions de pots-de-vin, pendant qu’un de leurs chefs affirmait que la police avait été créée pour être corrompue et attribuait la faute à la société, qui désire une police corrompue et violente.


Un rapport reçu par Amnesty International, de sources policières officieuses, révélait que les hommes en uniformes commettaient six délits sur dix dans la capitale mexicaine. Pour attraper cent délinquants en un an, on avait besoin de quatorze policiers à Washington, quinze à Paris, dix-huit à Londres et mille deux cent quatre-vingt quinze à Mexico. En 1997, le maire admit :
-  Nous avons laissé les policiers devenir excessivement corrompus.
-  Excessivement ? - questionna l’éternel curieux Carlos Monsiváis - Que leur est-il arrivé ? Sont-ils corrompus ou ont-ils laissé tomber l’honnêteté ? Redonnez-leur envie de se mettre au travail.


En cette fin de siècle, tout se globalise et tout se ressemble : les vêtements, la nourriture, le manque de nourriture, les idées, le manque d’idées, et aussi le délit et la peur du délit. Dans le monde entier, le crime augmente plus que ce que les pauvres chiffres révèlent, même s’ils en disent déjà long : depuis 1970, les plaintes pour délits ont augmenté trois fois plus que la population mondiale. Dans les pays d’Europe de l’Est, pendant que la surconsommation enterrait le communisme, la violence quotidienne grimpait au rythme auquel les salaires dégringolaient : dans les années quatre-vingt dix, elle s’est multipliée par trois en Bulgarie, en République tchèque, en Hongrie, en Lettonie, en Lituanie et en Estonie. Le crime organisé et le crime désorganisé se sont emparés de la Russie, où prospère comme jamais la délinquance enfantine. On appelle les oubliés les enfants qui errent dans les rues des villes russes : Nous avons des centaines de milliers d’enfants sans domicile, reconnaissait le président Boris Eltsine à la fin du XXe siècle.

Fin 1997, aux Etats-Unis, la peur panique face aux agressions s’est manifestée de la manière la plus éloquente à travers une loi promulguée en Louisiane. Celle-ci permet à n’importe quel automobiliste de tuer celui qui essaye de le voler, même si le voleur est désarmé. A la télévision, la reine de beauté de Louisiane a promu, avec son plus beau sourire, cette méthode radicale pour éviter les attaques. Pendant ce temps, la popularité du maire de New York, Rudolph Giuliani, augmentait de manière spectaculaire en frappant fort sur les délinquants avec sa politique de la tolérance zéro. A New York, les délits ont chuté dans les mêmes proportions que les plaintes pour brutalité policière ont augmenté. La répression brutale, potion magique encensée par les médias, s’est acharnée sur les noirs et les autres minorités constituant la majorité de la population new-yorkaise. La tolérance zéro est rapidement devenue un modèle exemplaire pour les villes latino-américaines.

1997, élections présidentielles au Honduras : la délinquance est le thème central des discours de tous les candidats, et tous promettent la sécurité à une population terrorisée par les agressions. La même année, élections législatives en Argentine : la candidate Norma Miralles se déclare partisane de la peine de mort, mais à condition que le condamné souffre avant de mourir : C’est peu de chose de tuer un condamné, parce qu’il ne souffre pas. Peu avant, le maire de Río de Janeiro, Luiz Paulo Conde, avait dit qu’il préférait la détention à perpétuité ou les travaux forcés, parce que la peine de mort a pour inconvénient d’être une chose très rapide.

Il n’y a pas de loi qui vaille devant l’invasion des hors-la-loi : ceux qui ont peur se multiplient, et peuvent s’avérer plus dangereux que le danger qui les effraye. Ceux qui vivent dans l’abondance ne sont pas les seuls à se sentir harcelés. Il y en a aussi beaucoup parmi les nombreux survivants du manque, des pauvres qui subissent les coups de griffes des plus pauvres ou plus désespérés qu’eux. Les foules devenues folles brûlent vivant un enfant pour le vol d’une orange titrent les journaux : entre 1979 et 1988, la presse brésilienne annonça 272 lynchages, furie aveugle des pauvres contre les pauvres, vengeances féroces exécutées par des gens qui n’avaient pas d’argent pour se payer les services de la police. Les pauvres étaient également les auteurs de 52 lynchages qui se sont déroulés au Guatemala en 1997, et pauvres étaient les auteurs des 166 lynchages qui ont eu lieu, entre 1986 et 1991, en Jamaïque. Pendant ces cinq années, la gâchette facile de la police jamaïcaine tua plus de mille suspects : une enquête ultérieure signala qu’un tiers de la population croyait qu’il fallait pendre les délinquants, puisque ni la vengeance populaire, ni la violence policière n’étaient suffisantes. Les enquêtes de 1997 à Río de Janeiro et São Paulo ont révélé que plus de la moitié des gens considéraient comme normal le lynchage des malfaiteurs.

Une bonne part de la population applaudit également, publiquement ou secrètement, les escadrons de la mort qui appliquent la peine capitale, bien que la loi ne l’autorise pas, avec la participation habituelle ou la complicité de policiers et militaires. Au Brésil, ils ont commencé par tuer des guérilleros. Ensuite, des délinquants adultes. Ensuite, des homosexuels et des mendiants. Ensuite, des adolescents et des enfants. En 1991, Silvio Cunha, président d’une association de commerçants de Río de Janeiro, précisa :
-  En tuant un jeune des favelas, on rend service à la société.

La propriétaire d’une boutique dans le quartier de Botafogo subit quatre agressions en deux mois. Un policier lui expliqua ce qui se passait : il ne servait à rien de mettre les enfants en prison, parce que le juge les relâchait et ils revenaient à leur vol quotidien.
-  Ca dépend de vous - dit le policier. Et il proposa des heures supplémentaires, à prix raisonnable, pour rendre le service :
-  En finir avec eux - dit-il
-  En finir ?
-  Les finir, même.

Enrôlés par les commerçants, les groupes d’extermination, qui au Brésil aiment s’appeler groupes d’autodéfense, s’occupent de la propreté des villes, pendant que d’autres collègues tueurs se chargent de la propreté des campagnes, pour le compte des grands propriétaires fonciers, en s’attaquant aux paysans sans terre et à toute autre personne gênante. Selon la revue Isto é (20 mai 1998), dans l’Etat de Maranhão, la vie d’un juge vaut cinq cents dollars, celle d’un prêtre quatre cents, et il en coûte trois cents dollars pour tuer un avocat. Les organisations d’assassins louent leurs services sur Internet, avec des prix spéciaux pour les abonnés.

En Colombie, les escadrons de la mort qui prétendent être des groupes de propreté sociale, ont également commencé par tuer des guérilleros, et tuent à présent n’importe qui, en se mettant au service des commerçants, des propriétaires terriens, ou de quiconque peut payer. Beaucoup de leurs membres sont des policiers ou des militaires sans uniforme, mais ils entraînent également de très jeunes bourreaux. A Medellin, il existe quelques écoles de tueurs à gages, qui proposent de l’argent facile et des émotions fortes à des enfants de quinze ans. Ces derniers, formés aux arts du crime, tuent parfois, sur commande, d’autres enfants aussi affamés qu’eux. Pauvres contre pauvres, comme d’habitude : la pauvreté est une couverture assez courte, et chacun la tire à soi comme il peut. Mais les victimes peuvent être aussi d’éminents hommes politiques ou de célèbres journalistes. La cible choisie s’appelle chien ou paquet. Les jeunes assassins sont payés pour leur travail selon l’importance du chien et le risque de l’opération. Souvent les exécuteurs travaillent protégés par les masques légaux des entreprises qui vendent de la sécurité. A la fin de l’année 1997, le gouvernement colombien a reconnu qu’il disposait de trente inspecteurs pour contrôler trois mille entreprises de sécurité privée. L’année précédente, il y eut une inspection exemplaire : en une seule mission, qui dura une semaine, un inspecteur contrôla quatre cents groupes d’autodéfense. Il ne trouva rien d’anormal.

Les escadrons de la mort ne laissent pas de traces ; la règle de l’impunité n’est brisée que très rarement, tout comme le silence. Une exception, en Colombie : en 1991, soixante mendiants sont morts sous les balles dans la ville de Pereira. Les assassins n’ont pas été attrapés, mais au moins treize agents de police et deux officiers sont partis à la retraite forcée, pour sanction disciplinaire. Autre exception, au Brésil : mi-1993, cinquante enfants qui dormaient sous les porches de l’église de la Candelaria, à Río de Janeiro, furent mitraillés. Huit moururent. Le massacre eut un écho dans le monde entier et, finalement, on a emprisonné deux des policiers militaires qui, habillés en civil, avaient mené l’opération. Un miracle.

Afanásio Jazadji a été élu député d’Etat avec le plus grand nombre de votes de l’histoire de l’Etat de São Paulo. Il avait gagné sa popularité à travers la radio. Jour après jour, micro en main, il prêchait : Assez de problèmes, l’heure des solutions a sonné !. Solution au problème des prisons surpeuplées : Nous devons attraper tous ces prisonniers incorrigibles, les mettre contre un mur et les brûler au lance-flammes. Ou poser une bombe, boummm, et le problème est résolu. Ces vagabonds nous coûtent des millions et des millions. En 1987, interviewé par Bell Chevigny, Jazadji expliqua que la torture était une très bonne chose, parce que la police torturait seulement les coupables. Certaines fois, dit-il, la police ne sait pas quels crimes a commis le délinquant, et elle se renseigne en le frappant, comme le fait le mari lorsqu’il flanque une raclée à sa femme. La torture, conclut-il, est l’unique manière de connaître la vérité.

Vers 1252, le pape Innocent IV autorisa le supplice contre ceux qui étaient suspectés d’hérésie. L’Inquisition développa la production de douleur, que la technologie du XXe siècle a élevé aux niveaux de la perfection industrielle. Amnesty International a fournit des informations sur la pratique systématique de tortures par chocs électriques dans cinquante pays. Au XIIIe siècle, le pouvoir en parlait clairement ; à présent, la torture se pratique mais on n’en parle pas. Le pouvoir évite les paroles déplacées. Fin 1996, quand le Tribunal Suprême d’Israël autorisa la torture contre les prisonniers palestiniens, il l’appela pression physique modérée. En Amérique latine, les tortures s’appellent contraintes illégales. Depuis toujours, les délinquants de droit commun, ou ceux qui en ont le faciès, subissent des contraintes dans les commissariats de nos pays. Il est de coutume, considérée comme normale, que la police extorque des confessions, par des méthodes de torture identiques à celles appliquées par les dictatures militaires aux prisonniers politiques. La différence, c’est qu’une grande partie de ces prisonniers politiques était issue de la classe moyenne et quelques-uns de la classe élevée ; et les frontières de classes sociales sont, dans certains cas, les seules limites à l’impunité. Pendant la période de l’horreur militaire, les campagnes de dénonciations des organismes des droits de l’homme n’ont pas toujours sonné des cloches de bois : elles ont parfois rencontré un large écho dans l’enceinte fermée des pays soumis aux dictatures, et même dans les médias. Les prisonniers de droit commun, par contre, qui les écoute ? Ils sont socialement méprisables et juridiquement invisibles. Quand quelqu’un commet la folie de dénoncer qu’il a été torturé, la police revient lui faire subir le même traitement, avec une ferveur démultipliée.

Des prisons immondes, des détenus comme des sardines en boîte : dans leur grande majorité, ce sont des prisonniers sans condamnation. Beaucoup, sans aucun procès, sont là on ne sait pourquoi. A côté, l’enfer de Dante ressemble à Disneyland. Continuellement, des mutineries éclatent dans ces prisons grouillantes. Alors les forces de l’ordre tentent de calmer les meneurs avec des armes à feu, et au passage ils tuent tous ceux qu’ils peuvent, allégeant un peu du même coup le problème du manque de place. En 1992, il y eut plus de cinquante soulèvements de prisonniers dans les geôles latino-américaines les plus surpeuplées. Les mutins comptabilisèrent neuf cent morts, presque tous exécutés de sang froid.

Grâce à la torture, qui fait chanter les muets, de nombreux détenus sont écroués pour des délits qu’ils n’ont jamais commis, puisque mieux vaut un innocent derrière les barreaux qu’un coupable en liberté. D’autres ont avoué des assassinats, qui n’étaient que des jeux d’enfants à côté des prouesses de quelques généraux, ou des vols qui ont l’air de plaisanteries à côté des fraudes de nos marchands et banquiers, ou des commissions que touchent les hommes politiques chaque fois qu’ils vendent quelques pans du pays. Les dictatures militaires n’existent plus, mais les prisons des démocraties latino-américaines sont bourrées de détenus. Les prisonniers sont des pauvres, naturellement, puisqu’il n’y a que les pauvres à être incarcérés dans des pays où personne ne va en prison lorsqu’un pont récemment inauguré s’effondre, quand une banque est vidée ou quand s’écroule un bâtiment construit sans fondations.

Le système de pouvoir qui fabrique la pauvreté est aussi celui qui déclare la guerre sans quartier aux désespérés qu’elle génère. Il y a un siècle, Georges Vacher de Lapouge exigeait plus de guillotine pour purifier la race. Ce penseur français, qui croyait que tous les génies étaient Allemands, était convaincu que seule la guillotine pouvait corriger les erreurs de la sélection naturelle et retenir l’alarmante prolifération des incapables et des criminels. « Un bon bandit est un bandit mort », affirment aujourd’hui ceux qui exigent une thérapie sociale d’une main de fer. La société a le droit de tuer pour la légitime défense de la santé publique, devant la menace des faubourgs infestés de mendiants et de drogués. Les problèmes sociaux ont été réduits à des problèmes policiers, et il y a une clameur croissante en faveur de la peine de mort. C’est une punition juste, dit-on, qui évite des dépenses pour les prisons, qui exerce un effet salutaire d’intimidation, et qui résout le problème de la récidive en supprimant la possibilité de récidive. En mourant, on apprend. Dans la majorité des pays latino-américains, la loi n’autorise pas la peine capitale, même si la terreur d’Etat l’applique chaque fois que le tir d’avertissement d’un policier entre par la nuque d’un suspect, et chaque fois que les escadrons de la mort fusillent impunément. Avec ou sans loi, et en dépit du nombre d’homicides commis par l’Etat avec préméditation, abus de confiance et de pouvoir, on ne peut éviter les violences dans les no man’s land que sont devenues les rues.

Le pouvoir coupe et recoupe la mauvaise herbe, mais il ne peut pas attaquer la racine sans attenter à sa propre vie. On condamne le criminel, et non la machine qui le fabrique, tout comme on condamne le drogué, et non le mode de vie qui crée la nécessité du soulagement chimique et son illusion de fuite. Ainsi exonère-t-on de sa responsabilité un ordre social qui jette toujours plus de gens dans les rues et les prisons, et qui génère toujours plus de désespoir. La loi ressemble à une toile d’araignée faite pour attraper des mouches et d’autres insectes minuscules, et non pour barrer la route aux grosses bêtes, a constaté Daniel Drew. Il y a plus d’un siècle, José Hernandez, le poète, avait comparé la loi au couteau, qui jamais n’offense celui qui le manie. Mais les discours officiels invoquent la loi comme si elle régissait tout le monde, et pas uniquement les malheureux qui ne peuvent y échapper. Les délinquants pauvres sont les méchants du film ; les délinquants riches écrivent le scénario et dirigent les acteurs.

-  Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Lydia Ben Ytzhak

-  Ouvrage illustré avec 150 iconographies de l’artiste mexicain José Guadalupe POSADA (1852-1913)



-  Ref GAL 9083 - Format 14 /19

-  358 pages

-  ISBN : 2-915129-06-1 - Prix : 20 €




HEIGHT=16Commander