Avis aux délinquants qui débutent dans la profession : il n’est pas très rentable d’assassiner timidement. Le crime paye ; mais seulement lorsqu’il se pratique, comme les affaires, à grande échelle. En Amérique latine, les hauts gradés militaires qui ont donné l’ordre de tuer une multitude de gens ne sont pas en prison pour homicide, même si leurs états de service feraient rougir de honte des gangsters et rendraient blêmes de peur des criminologues.
Nous sommes tous égaux devant la loi. Devant quelle loi ? Devant la loi divine ? Devant la loi terrestre, l’égalité rend inégal tout le temps et partout, parce que le pouvoir a l’habitude de s’asseoir sur l’un des plateaux de la balance de la justice.
L’amnésie obligatoire
C’est l’inégalité devant la loi qui a fait et continue de faire l’histoire réelle, alors que l’histoire officielle n’écrit pas la mémoire, sinon l’oubli. Nous le savons bien en Amérique latine, où les exterminateurs d’Indiens et les trafiquants d’esclaves ont leurs statues sur les places des villes, et où les rues et les avenues portent d’habitude des noms de voleurs de terres et de videurs de caisses publiques.
Tout comme pour les bâtiments de Mexico qui se sont effondrés lors du tremblement de terre de 1985, on a volé les fondations des démocraties latino-américaines. Seule la justice pourrait leur donner une base d’appui solide pour pouvoir se lever et marcher, mais en lieu et place de la justice nous subissons une amnésie obligatoire. De manière générale, les gouvernements civils se limitent à administrer l’injustice, annihilent tout espoir de changement, dans des pays où la démocratie politique se brise continuellement contre les murs des structures économiques et sociales ennemies de la démocratie.
Dans les années 1960 et 1970, les militaires ont attaqué le pouvoir. Pour en finir avec la corruption politique, ils ont volé beaucoup plus que les politiques, grâce aux facilités du pouvoir absolu et grâce à la productivité de leurs journées de travail, qui commençaient chaque jour très tôt, au son du clairon. Années de sang, de crasse et de peur : pour en finir avec la violence des guérillas locales et des fantômes rouges internationaux, les forces armées ont torturé, violé et assassiné autant de gens qu’elles ont pu, dans une chasse qui punit toute expression de volonté humaine de justice, aussi inoffensive qu’elle puisse paraître.
La dictature uruguayenne a beaucoup torturé et a peu tué. L’Argentine, en revanche, a pratiqué l’extermination. Mais, malgré leurs différences, les nombreuses dictatures latino-américaines de cette période ont été taillées dans la même pierre et ont travaillé à l’unisson. Quelle pierre ? A la moitié de l’année 1998, le vice-amiral Eladio Moll, qui avait été chef du renseignement du régime militaire uruguayen, a révélé que les conseillers nord-américains avaient encouragé l’élimination des subversifs, après leur avoir extorqué des informations. Le vice-amiral a été arrêté, pour délit de franchise.
Quelques mois auparavant, le capitaine Alfredo Astiz, l’un des bouchers de la dictature argentine, avait été destitué pour avoir dit la vérité : il avait déclaré que la Marine de Guerre lui avait appris à faire ce qu’il avait fait et, emporté dans un élan de suffisance professionnelle, il avait déclaré qu’il était « l’homme le mieux préparé techniquement, dans ce pays, pour tuer un politique ou un journaliste ». Ainsi, Astiz et d’autres militaires argentins étaient recherchés ou inculpés dans plusieurs pays européens, pour l’assassinat de citoyens espagnols, italiens, français et suédois, mais le crime de milliers d’argentins avait été absout par les lois d’amnistie.
Le diable allait affamé
Le Familier est un chien noir qui crache des flammes par la gueule et les oreilles. Ces feux se promènent, la nuit, dans les plantations de canne à sucre au Nord de l’Argentine. Le Familier travaille pour le Diable, lui donne à manger de la viande de rebelles, surveille et punit les peons agricoles du sucre. Les victimes quittent le monde sans dire au revoir.
Pendant l’hiver 1976, à l’époque de la dictature militaire, le Diable allait affamé. Dans la nuit du troisième jeudi de juillet, l’armée entra dans la raffinerie de sucre Ledesma, à Jujuy. Les soldats emmenèrent cent quarante ouvriers. Trente-trois ont disparu, on n’a jamais rien su de plus.
Les lois d’impunité semblent également taillées dans la même pierre. Les démocraties latino-américaines ont été seulement ressuscitées pour être asservies au paiement des dettes et à l’oubli des crimes. C’était comme si les gouvernements civils remerciaient les hommes en uniforme pour leur travail : la terreur militaire avait créé un climat favorable à l’investissement étranger, et avait déblayé le chemin pour que la vente des pays, au prix de la banane, se conclue impunément les années suivantes. En pleine démocratie, on a fini par renoncer à la souveraineté nationale, par trahir les droits du travail et par démanteler les services publics. Tout s’est fait, ou s’est défait, avec une relative facilité. La société qui dans les années 1980 a retrouvé ses droits civils, était vidée de ses meilleures énergies. Habituée à survivre dans le mensonge et dans la peur, elle était malade de découragement et avait besoin du souffle de vitalité créatrice que la démocratie avait promis et n’avait pas pu, ou n’avait pas su, donner.
Les gouvernements élus au suffrage universel ont identifié la justice à la vengeance et la mémoire au désordre, et ont déposé de l’eau bénite sur le front des hommes qui avaient exercé le terrorisme d’Etat. Au nom de la stabilité démocratique et de la réconciliation nationale, ils ont promulgué des lois d’impunité qui bannissaient la justice, enterraient le passé et faisaient l’éloge de l’amnésie. Quelques-unes de ces lois sont allées plus loin que tous les plus horribles précédents un peu partout dans le monde. La loi argentine d’obéissance due fut dictée en 1987 - et abrogée dix ans plus tard, lorsqu’elle n’était plus nécessaire. Dans sa soif d’absolution, la loi d’obéissance due a exonéré de toute responsabilité les militaires qui avaient exécuté des ordres. Comme il n’y avait aucun militaire qui n’accomplissait pas les ordres, ceux du sergent ou du capitaine ou du général ou de Dieu, la responsabilité pénale n’a pu être établie. Le code militaire allemand, qu’Hitler avait perfectionné au service de ses délires en 1940, avait été plus prudent : dans l’article 47 il était établi que le subordonné était responsable de ses actes « s’il savait que l’ordre du supérieur se référait à une action qui était un délit commun ou un crime militaire ».
La pensée vive des dictatures militaires
Pendant les récentes années de plomb, les généraux latino-américains ont pu faire entendre leur idéologie, malgré le fracas de la mitraille, des bombes, des trompettes et des tambours.
En plein accès belliqueux, le général argentin Ibérico Saint-Jean cria :
Nous sommes en train de gagner la troisième guerre mondiale !
En plein accès chronologique, son compatriote, le général Cristino Nicolaides vociféra :
Cela fait deux mille ans que le marxisme menace la Civilisation Occidentale et Chrétienne !
En plein accès mystique, le général guatémaltèque Efrain Rios Montt brama :
Le Saint Esprit dirige nos services de renseignement !
En plein accès scientifique, le contre-amiral uruguayen Hugo Márquez rugit :
Nous avons fait faire à l’histoire nationale un virage à trois cent soixante degrés !
L’épopée achevée, le politicien uruguayen Adauto Puñales célébra la défaite du communisme. Et en plein accès anatomique, il tonna :
Le communisme est un poulpe qui a la tête à Moscou et les testicules partout !
Les autres lois latino-américaines n’étaient pas aussi ferventes que la loi d’obéissance due, mais elles convergeaient toutes vers la soumission des citoyens face à l’arrogance armée : sur ordre de la peur, les massacres ont été mis hors de portée de la justice, et on a dissimulé sous le tapis toutes les ordures de l’histoire récente. Lors du référendum de 1989, la majorité des Uruguayens a soutenu l’impunité, suite au matraquage médiatique qui menaçait le retour de la violence : la peur, autre source de droit, a gagné. Dans toute l’Amérique latine, la peur, parfois immergée, parfois visible, alimente et justifie le pouvoir. Le pouvoir a des racines plus profondes et des structures plus durables que les gouvernements qui entrent et sortent au rythme des élections démocratiques.
Qu’est-ce que le pouvoir ? Début 1998, l’entrepreneur argentin Alfredo Yabrán a trouvé les mots justes pour le définir :
Le pouvoir est impunité.
Il savait de quoi il parlait. Accusé d’être la tête visible d’une mafia toute puissante, Yabrán avait commencé en vendant des glaces dans les rues et avait accumulé une fortune pour lui-même ou pour le compte d’on ne sait qui. Peu de temps après cette phrase, un juge a lancé un mandat d’arrêt contre lui pour l’assassinat du photographe José Luis Cabezas. C’était le début de la fin de son impunité, c’était le début de la fin de son pouvoir : Yabrán s’est tiré une balle dans la bouche.
L’impunité récompense le délit, induit sa reproduction et lui fait de la publicité : elle stimule le délinquant et convertit le délit en mérite : un exemple qui va contaminer la société toute entière. Quand le délinquant est l’Etat, qui viole, vole, torture et tue sans rendre de comptes à personne, l’impunité donne d’en haut le feu vert qui autorise la société entière à violer, voler, torturer et tuer. Le même ordre qui, pour la base, utilise l’épouvantail du châtiment pour effrayer, en haut élève l’impunité, comme un trophée, pour récompenser le crime.
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La dictature militaire argentine avait l’habitude d’envoyer bon nombre de ses victimes au fond de la mer. En avril 1998, la fabrique de vêtements Diesel publia dans la revue Gente une annonce qui prouvait la résistance de ses pantalons à tous les lavages. Une photographie montrait huit jeunes, enchaînés à des blocs de ciment au fond de l’eau, et en dessous on pouvait lire : « Ce n’est pas ton premier jeans, mais ça pourrait être ton dernier. Au moins tu laisseras un beau cadavre ».
La démocratie paye les conséquences de ces habitudes. Comme si n’importe quel assassin pouvait demander, avec le revolver encore chaud dans la main :
Quelle punition je mérite, moi qui en ai tué un seul, si ces généraux qui ont tué la moitié du monde marchent si décontractés dans les rues, sont des héros dans les quartiers et communient à la messe les dimanches ?
En pleine démocratie, le dictateur argentin Jorge Rafael Videla communiait, dans la province de Saint-Louis, dans une église qui interdisait l’entrée aux femmes portant des manches courtes ou des minijupes. Au milieu de l’année 1998, il a avalé l’hostie de travers : le dévot a fini en prison. Ensuite, privilège de l’âge, il est resté prisonnier chez lui. C’était à ne pas en croire ses yeux : l’obstination exemplaire des mères, des grand-mères et des enfants des victimes avait obtenu le miracle d’une exception, une des rares exceptions, à la règle latino-américaine de l’impunité. Videla, assassin de milliers de personnes, n’a pas été puni pour génocide, mais a eu au moins à répondre du vol des enfants nés dans les camps de concentration, que les militaires se partageaient, comme des butins de guerre, après avoir assassiné leurs mères.
La mémoire interdite
L’évêque Juan Gerardi a présidé le groupe de travail qui sauva l’histoire récente de la terreur au Guatemala. Il a rassemblé des milliers de voix et recueilli des témoignages à travers tout le pays, des fragments de mémoire de la douleur sur quarante ans : cent cinquante mille Guatémaltèques morts, cinquante mille disparus, un million d’exilés et de réfugiés, deux cent mille orphelins, quarante mille veuves. Neuf victimes sur dix étaient des civils désarmés, dans leur majorité indiennes, et dans neuf cas sur dix, la responsabilité en incombait à l’armée ou à ses bandes paramilitaires. L’Eglise a rendu public le rapport un jeudi d’avril 1998. Deux jours après, l’évêque Gerardi a été retrouvé mort, le crâne explosé à coups de pierre.
La justice et la mémoire sont des luxes exotiques dans les pays latino-américains. Les militaires uruguayens qui ont abattu les législateurs Zelmar Michelini et Hector Gutiérrez Ruiz, se promènent tranquillement dans les rues qui portent les noms de leurs victimes. L’oubli, dit le pouvoir, est le prix de la paix, pendant qu’il nous impose une paix fondée sur l’acceptation de l’injustice comme normalité quotidienne. Ils nous ont habitués au mépris de la vie et à l’interdiction de se souvenir. Les moyens de communication et les centres d’éducation ne contribuent pas beaucoup à l’intégration de la réalité et de sa mémoire. Chaque fait est dissocié des autres faits, dissocié de son propre passé et dissocié du passé des autres. La culture de consommation, culture de la désintégration, nous conditionne à croire que les choses se passent pour rien. Incapable de reconnaître ses origines, le temps présent projette le futur comme sa propre répétition, demain est l’autre nom d’aujourd’hui : l’organisation inégale du monde, qui humilie la condition humaine, appartient à l’ordre éternel, et l’injustice est une fatalité que nous sommes obligés d’accepter.
La mémoire brisée
A la fin du XVIIIe siècle, les soldats de Napoléon ont découvert que beaucoup d’enfants égyptiens croyaient que les pyramides avaient été construites par les Français ou les Anglais.
A la fin du XXe siècle, beaucoup d’enfants japonais croyaient que les bombes sur Hiroshima et Nagasaki avaient été envoyées par les Russes. En 1965, le peuple de Saint-Domingue a résisté à l’invasion de quarante-deux mille marines nord-américains pendant cent trente-deux nuits. Les gens ont lutté maison par maison, corps à corps, avec des bâtons et des couteaux et des carabines et des pierres et des bouteilles cassées. Que croiront, d’ici quelques temps, les enfants dominicains ? Le gouvernement ne célèbre pas la résistance nationale en un Jour de la Dignité, mais en un Jour de la Confraternité, qui place un signe d’égalité entre ceux qui avaient embrassé la main de l’envahisseur et ceux qui avaient opposé leur poitrine aux tanks.
L’histoire se répète ? Ou se répète-t-elle seulement en guise de pénitence pour ceux qui sont incapables de l’écouter ? Il n’y a pas d’histoire muette. Pour beaucoup qui la brûlent, pour beaucoup qui la brisent, pour beaucoup qui mentent en la racontant, l’histoire humaine refuse de garder la bouche fermée. Le temps passé continue, latent, vivant, à l’intérieur du temps qui est, même si le temps ne le veut pas ou ne le sait pas. Le droit de se souvenir ne figure pas parmi les droits de l’homme consacrés par les Nations unies, mais aujourd’hui, il est plus que jamais nécessaire de le revendiquer et de le mettre en pratique : non pour répéter le passé, mais pour éviter qu’il ne se répète ; non pas pour que les vivants deviennent les ventriloques des morts, mais pour que nous soyons capables de parler avec des voix qui ne soient pas condamnées à l’écho perpétuel de la stupidité et du malheur. Lorsqu’elle est vraiment vivante, la mémoire ne contemple pas l’histoire, mais l’invite à la faire. Bien plus que dans les musées, où elle s’ennuie, la mémoire est dans l’air : nous la respirons, elle nous respire.
Oublier l’oubli : l’écrivain Ramón Gómez de la Serna racontait de quelqu’un qu’il avait une si mauvaise mémoire qu’un jour il oublia qu’il avait une mauvaise mémoire, et se rappela de tout. Se rappeler du passé, pour nous libérer de ses malédictions : pas pour attacher les pieds du temps présent, mais pour que le présent soit libéré des pièges. Il y a quelques siècles, on disait se rappeler pour dire se réveiller, et c’est encore le cas dans les campagnes de certains pays d’Amérique latine. La mémoire éveillé est contradictoire, comme nous ; vivante et changeante, comme nous. Elle n’est pas née pour mouiller l’ancre. Elle a, plutôt, une vocation de catapulte. Un port de départ, pas un port d’arrivée. Sans renier la nostalgie, elle préfère les dangers de l’espoir. Les Grecs croyaient que la mémoire était sœur du temps et de la mer, et ils ne se trompaient pas.
L’impunité est fille de la mauvaise mémoire. Toutes les dictatures militaires qui ont existé sur nos terres le savaient bien. En Amérique latine, on a brûlé des montagnes de livres, des livres coupables de raconter la réalité interdite et des livres simplement coupables d’être des livres, et également des montagnes de documents. Militaires, présidents, religieux : l’histoire des autodafés est longue, depuis qu’en 1562, à Mani de Yucatán, frère Diego de Landa jeta aux flammes les livres mayas, en voulant brûler la mémoire indienne. Pour ne citer que quelques feux de joie, il suffit de se rappeler qu’en 1870, quand les armées d’Argentine, du Brésil et d’Uruguay ont écrasé le Paraguay, les archives historiques du vaincu ont été réduites en cendres. Vingt ans plus tard, le gouvernement du Brésil a brûlé la paperasse qui témoignait de trois siècles et demi d’esclavage noir. En 1983, les militaires argentins ont mis le feu aux documents de la sale guerre contre leurs compatriotes ; en 1995, les militaires guatémaltèques ont fait de même.
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Lydia Ben Ytzhak
Ouvrage illustré avec 150 iconographies de l’artiste mexicain José Guadalupe POSADA (1852-1913)