MENACES SUR L’AVENIR DU MONDE
Aidez-moi, docteur, je ne peux pas dormir !
Le monde marche sur la tête. Il suffit de lire ou de regarder, avec lucidité et sens critique, les informations diffusées par les médias pour vérifier qu’on nous présente fort souvent un monde à l’envers.
Six mouches bourdonnent dans mon crâne et m’empêchent de dormir. Ce ballet d’insectes volants qui alimente mes insomnies est, en réalité, bien plus important, mais je dis six pour faire court. Je fais part ici de quelques-unes des angoisses qui tourmentent mes nuits. Comme on le constatera, cela n’a rien d’une partie de plaisir, puisque ces angoisses concernent, en fait, excusez du peu, l’avenir du monde.
Un monde sans enseignants ?
Selon le quotidien The Times of India, une « école du crime » jouit d’un énorme succès dans la ville de Muzaffarnagar, à l’ouest de l’Etat indien d’Uttar Pradesh.
On y dispense aux adolescents une formation de haut niveau pour gagner facilement de l’argent. Un des trois directeurs, l’éducateur Susheel Mooch, a en charge le cours le plus sophistiqué, qui inclut, entre autres matières, les enlèvements, les coups et blessures, et les exécutions. Les deux autres s’occupent de matières plus conventionnelles. Tous les cours comprennent des travaux pratiques. Par exemple, enseignement du vol sur les grandes routes et les autoroutes : les étudiants, cachés, jettent un objet métallique quelconque sur un véhicule de leur choix ; le conducteur, intrigué par le bruit, s’arrête, et ils en profitent pour donner l’assaut, supervisé par leur professeur.
Les directeurs de cette école prétendent qu’ils répondent ainsi à un besoin du marché et remplissent une fonction sociale. Le marché exige des niveaux de spécialisation toujours plus élevés dans le domaine du délit, et l’éducation criminelle est la seule qui garantisse aux jeunes un travail bien rémunéré et à durée indéterminée.
J’ai bien peur qu’ils aient raison. Et penser que ce modèle va se propager en Inde et dans le monde m’effraie. Qu’adviendra-t-il des pauvres maîtres des écoles traditionnelles, déjà punis par des salaires de famine et par l’attention faible sinon inexistante que leur accordent leurs élèves ? Combien de maîtres pourront se recycler et s’adapter aux exigences de la modernité ? De ceux que je connais, aucun. Je suis sûr qu’ils ne feraient pas de mal à une mouche, et ils n’ont pas l’esprit à agresser une vieille orpheline paralytique. Que vont donc enseigner ces êtres inutiles dans l’univers de demain ?
Un monde sans présidents ?
On raconte que le président d’un certain pays d’Amérique latine était allé à Washington négocier la dette extérieure. A son retour, il annonça à son peuple une bonne et une mauvaise nouvelle :
« La bonne nouvelle, c’est que nous ne devons plus un centime. La mauvaise, c’est que tous les habitants de ce pays ont vingt-quatre heures pour s’en aller. »
Les pays appartiennent à leurs créanciers. Les débiteurs leur doivent obéissance, et en gage de bonne conduite ils pratiquent le socialisme, mais un socialisme à l’envers : on privatise les gains et on socialise les pertes.
« Nous faisons bien nos devoirs », ont déclaré, à quelques mois d’intervalle, M. Carlos Menem, qui était alors président d’Argentine, et son homologue au Mexique, M. Ernesto Zedillo, qui l’est encore jusqu’en décembre.
D’ici peu, au train où vont les choses, on va privatiser l’air que nous respirons, et les experts viendront nous expliquer que ceux qui ne le paient pas ne l’estiment pas à sa juste valeur, et que, par conséquent, ils ne méritent pas de respirer. Tout ou presque tout est déjà privatisé. Prenons l’exemple de l’Argentine, du Brésil, du Chili et du Mexique. Dans ces quatre pays, on a prétendu que la privatisation était le seul moyen de payer la dette extérieure. Aujourd’hui, ces quatre malheureux Etats doivent le double de ce qu’ils devaient il y a dix ans...
C’est pour moi une nouvelle source d’angoisse qui me prive de sommeil : je pressens qu’un jour prochain les banquiers créanciers délogeront les présidents et occuperont leurs fauteuils au cri de : « Assez d’intermédiaires ! » Et, nuit après nuit, je me retourne dans mes draps en me demandant où iront ces pauvres présidents. Où cette main-d’oeuvre si qualifiée trouvera-t-elle un emploi ? Les présidents se résigneront-ils à accepter un petit boulot, un emploi précaire ? Chez McDonald’s, les demandeurs d’emploi sont déjà si nombreux...
Un monde sans journalistes ?
Le développement spectaculaire de la technologie a permis aux habitants de la planète de suivre pendant plus d’un an - 1998 et une bonne partie de 1999 - le grand événement de cette fin de siècle : les exploits sexuels de Monica Lewinski dans le bureau ovale de la Maison Blanche. La « lewinskisation » mondialisée a rendu possible le fait que tout individu, en tous points du globe, puisse lire, écouter et voir jusqu’au plus petit détail de cette épopée de l’humanité. Les grands médias de communication de masse nous ont offert une liberté infinie de choix entre telle ou telle « bagatelle ».
Mais cette affaire a une fin, comme Athènes ou Rome en ont connu une ; et, depuis, les grandes chaînes de télévision ou de radio n’ont plus rien à se mettre sous la dent. Je caressais l’espoir de voir éclater un nouveau « sexgate », lorsqu’un ami m’apprit que, selon des sources bien informées, la secrétaire d’Etat, Mme Madeleine Albright, allait porter plainte contre le président pour harcèlement sexuel. Mais je n’ai jamais plus entendu parler de cette affaire, et je pense qu’il s’agissait d’un vulgaire ragot, indigne d’occuper le centre de l’attention universelle.
Et cela aussi m’empêche de dormir. A l’heure où les journalistes se font appeler « communicateurs sociaux », que vont-ils communiquer à la société ? De quoi vont-ils vivre ? Encore une catégorie de sans-emploi jetés à la rue ?
Un monde sans ennemis ?
Cela fait déjà plus d’un an que les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN n’ont pas déclenché une bonne guerre. L’industrie de la mort commence à s’énerver. Les immenses budgets militaires ont besoin d’être justifiés, et l’industrie de l’armement n’a pas l’occasion d’exhiber ses nouveaux modèles. Contre qui allons-nous lancer la prochaine « mission humanitaire » ? Qui sera le prochain ennemi ? Qui aura le mauvais rôle dans le prochain film ? Qui sera le Satan de l’enfer à venir ? Cela me préoccupe beaucoup. Je relisais les motifs invoqués pour bombarder l’Irak et la Yougoslavie, et je suis arrivé à la conclusion alarmante qu’il y a un pays, un seul pays, qui réunit toutes les conditions, toutes, même les moindres, pour mériter d’être réduit à l’état de décombres.
Ce pays est le principal facteur d’instabilité de la démocratie dans le monde, à cause de sa vieille manie de provoquer des coups d’Etat et d’établir des dictatures militaires. Ce pays est une menace pour ses voisins, qu’il envahit régulièrement, depuis toujours. Ce pays produit, possède et vend la plupart des armes chimiques et bactériologiques. Ce pays abrite le plus grand réseau mondial de drogue, et ses banques blanchissent des milliards de narcodollars. L’histoire nationale de ce pays n’est qu’une suite de « nettoyages ethniques », contre les aborigènes tout d’abord, contre les Noirs ensuite ; et ce pays a été, récemment, le principal responsable du massacre ethnique perpétré contre deux cent mille Guatémaltèques, surtout des indigènes mayas. Les Etats-Unis vont-ils, pour autant, s’auto-bombarder ? Envahir leur propre pays ? Les Etats-Unis vont-ils commettre un acte cohérent, en s’appliquant à eux-mêmes ce qu’ils font aux autres ? Mes larmes coulent sur l’oreiller. Puisse Dieu tout-puissant éviter semblable disgrâce à cette grande nation que nul n’a jamais bombardée.
Un monde sans banques ?
Dans son numéro du 14 décembre 1998, l’hebdomadaire Time a publié un rapport du Congrès des Etats-Unis au sujet de l’évaporation de 100 millions de dollars provenant du trafic de drogue au Mexique. Selon la commission parlementaire chargée de l’affaire, c’est la Citybank qui organisa le transfert de cette narco-fortune dans cinq pays différents et qui inventa des sociétés fantômes et des noms fictifs pour brouiller les pistes.
Les prisons nord-américaines, les plus peuplées de la planète, sont pleines de jeunes drogués, pauvres et noirs ; mais la Citybank, astre solaire du ciel financier, n’a jamais été menacée de prison. En réalité, jamais une telle idée ne traverserait l’esprit de quiconque. Cependant, la lecture de ce rapport m’a fait réfléchir. C’est vrai que cette grande banque est toujours libre et prospère ; et que la lessive Citybank, le détergent Banque suisse, le détachant Bahamas et tant d’autres marques prestigieuses pour les meilleures lavandières continuent à battre, librement, des records de vente sur le marché mondial des produits de « blanchiment ». Mais l’idée que le danger les guette m’obsède.
Que se passerait-il si, un beau jour, la guerre contre la drogue cessait d’être une guerre contre les drogués. Cessait de punir les victimes ? Et si les armes changeaient de cible et visaient plus haut ? Maintenant que l’économie a disparu au profit des finances, que serait le monde sans banques ? Et qu’adviendrait-il du pauvre argent, condamné à errer dans les rues, comme un vulgaire SDF ? A cette seule idée, je sens mon coeur se serrer.
Un monde sans monde ?
Un jour d’octobre 1998, j’ai découvert une note insignifiante, perdu en bas de page d’un journal. Trois organisations écologistes - World Wild Fund International, New Economics Foundation et World Conservation Monitoring Center - étaient arrivées à la conclusion que le monde avait perdue, ces trente dernières années, près d’un tiers de sa richesse naturelle. C’était la plus grande catastrophe écologique depuis les dinosaures ; le renouvellement des plantes et des espèces animales éteintes au cours de ces seules trois décennies prendrait au moins cinq millions d’années...
Depuis que j’ai lu cette petite note sans importance, une autre obsession me fait passer des nuits blanches. Je suis hanté par le pressentiment qu’un jour les plantes et les animaux nous soumettront au Jugement dernier. Le délire me pousse à nous imaginer, tous autant que nous sommes, comparaissant devant des juges qui nous désigneraient de la patte ou de la branche :
« Qu’avez-vous fait de cette planète ? », « Dans quel supermarché croyez-vous l’avoir achetée ? », « Qui vous a donné le droit de nous maltraiter et de nous exterminer ? »
Et je vois un grand tribunal de bestioles et de végétaux dictant la sentence de condamnation éternelle pour le genre humain.
Paierons-nous pour les pécheurs ? Passerai-je l’éternité en enfer, auprès des entrepreneurs à succès, exterminateurs de la planète, de leurs politiciens corrompus, de leurs dirigeants de combat et de leurs experts en marketing qui vendent du venin enveloppé sous cellophane ?
Une sueur glacée glisse le long de mon corps. Avant, je pensais que le Jugement dernier était l’affaire de Dieu. Dans le pire des cas, je me voyais accomplir mon destin en brûlant dans les flammes de l’enfer aux côtés des tueurs en série, des animateurs de variétés et des critiques littéraires. En comparaison, tout cela me paraît maintenant dérisoire.
Article paru dans Le Monde Diplomatique, Août 2000
http://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/GALEANO/14141