Lettre ouverte d’un Africain libre au président de la République française, à propos de l’affaire dite des diamants de Bokassa
Monsieur le Président de la République française,
Vos ministres et vous-même n’avez cessé d’invoquer, ces temps derniers, l’approbation tacite des Africains pour justifier le rôle attristant que vous faites jouer à la France sur le continent noir. Cette lettre ouverte se propose d’évoquer la crise que traverse actuellement la Centrafrique, et de faire connaître à l’opinion les sentiments véritables des Africains.
Elle laissera de côté les épisodes proprement politiques du drame, c’est-à-dire la déchéance de « l’empereur » Bokassa, l’intronisation de David Dacko, l’occupation de Bangui et d’autres villes centrafricaines par vos parachutistes, le pillage des archives et des trésors de l’ancien « empereur », par les mêmes parachutistes ; elle laissera même de côté l’arrestation avec l’aide de vos parachutistes, toujours eux, d’un important leader de l’opposition centrafricaine ainsi que sa détention en un lieu inconnu et dans des conditions qui inquiètent tout homme de cœur.
Ce n’est pas que ces aspects de l’événement doivent être considérés comme mineurs ; mais il ne faudrait pas moins d’un ouvrage entier pour les analyser tous ensemble, encore n’en aurait-on dit à la fin que le strict minimum.
Cette lettre ouverte ne traitera que de l’affaire des diamants que vous êtes accusé de vous être laissé offrir à plusieurs reprises par celui que vous désigniez dans des actes officiels par l’expression « Mon cher Parent ».
Pour affaiblir les réquisitoires de vos adversaires, votre argument apparemment le plus sûr a donc été jusqu’ici de vous écrier, vous et vos ministres : « Voyez les Africains ! Tous se taisent au sud du Sahara ; ils approuvent, du moins ils s’abstiennent de blâmer, eux qui devraient s’indigner le plus, si faute il y avait eue ; car qui plus qu’eux serait atteint par le dommage causé ? » Ce n’est là qu’un sophisme.
Les Africains peuvent avoir mille autres raisons déterminantes de garder le silence, quand ce ne serait que la consternation de découvrir votre vraie nature de milliardaire prédateur international.
En vérité, le silence des Africains est entre vos mains comme l’arme absolue sur laquelle vous vous reposez avec une assurance déclamatoire, persuadé de l’avoir ciselée et affûtée à la perfection. C’est, en quelque sorte, votre trident de Neptune, qu’il vous suffit de brandir pour apaiser toute tempête africaine.
Un silence menaçant ou approbateur ?
Hormis vous-même, qui en connaissez les ressorts forgés pendant de longues années par vos prédécesseurs, Charles de Gaulle et Georges Pompidou, et fortifiés par vous, qui ne s’interroge sur le mutisme persistant des Africains dits francophones, dont le destin est cependant en jeu dans cette lamentable situation ?
Qui n’est surpris, excepté vous-même, Monsieur le Président de la République française, suzerain appliqué, après Charles de Gaulle et Georges Pompidou, vos prédécesseurs, à aggraver leur statut de laquais tremblants, que dans le tintamarre de réprobation que l’affaire dite des diamants de Bokassa fait monter vers vous, les seules voix manquantes soient celles des dirigeants politiques de « l’Afrique francophone » ?
Quel témoin, excepté vous-même, Monsieur le Président de la République française, qui, fidèle au calcul de vos prédécesseurs, et sous couleur de coopération franco-africaine, vous êtes sans relâche efforcé de la bâillonner, ne se sent perplexe devant la réserve peureuse de la classe intellectuelle de l’Afrique dite francophone, ou plutôt de ce qu’il en reste après les coupes claires fréquemment opérées là-bas dans ses rangs sous la férule de vos assistants techniques, et en France par la vigilance intraitable de vos nombreuses polices ?
Il arrive souvent que le chef d’Etat d’une République africaine membre du Commonwealth, un Julius Nyerere(1) par exemple, ou un Kenneth Kaunda(2) apostrophe publiquement le Premier ministre britannique. Nul ne s’en scandalise alors à Londres, ni ailleurs a fortiori.
Le président noir sait bien qu’il inspire confiance à son peuple en affichant ainsi sa volonté de défendre courageusement ses intérêts. Il force aussi le respect du monde entier et avertit les vautours de toute sorte, perpétuellement en quête d’une proie, qu’il n’y a point de place dans son pays pour les aventuriers et les spoliateurs.
Dans toutes les cultures tournées vers l’avenir, la libre parole est un droit sacré et même un devoir pour le chef politique, pour l’homme de foi, pour l’homme de connaissance.
Quoi qu’en disent les radotages de vos théoriciens tiers-mondistes, Monsieur le Président de la République française, quoi qu’en disent les ethnologues d’un autre âge qui s’empressent autour de vous et assurent vous livrer l’âme noire toute nue, un peuple déshérité ne saurait transformer son présent ni conquérir son avenir sans élever la voix et même frapper du poing sur la table. Le premier pas dans la voie de l’émancipation consiste, pour l’esclave, à cracher la vérité à la figure du maître, avant de l’affronter l’épée au poing s’il le faut. Ce ne sont pas les sourires prodigués par les visages patriciens qui suscitent le consensus des esclaves à l’égard de Spartacus, mais au contraire les grimaces de haine qu’ils y observent. Ce n’est pas votre parenté, Monsieur le Président de la République française, que recherche le leader africain authentique, mais votre haine la plus hyperbolique. Le leader africain est d’autant plus assuré de son salut qu’il est détesté de vous. A la limite, le bien le plus précieux de l’Africain, c’est votre hostilité.
Le mutisme persistant d’un large secteur du tiers-monde n’est pas le signe de son acquiescement à l’indignité de ceux qui se donnent pour ses dirigeants, mais le symptôme par excellence en même temps que le gage de sa résignation aux nouvelles modalités de sa servitude. C’est là une vérité éternelle, universelle, contre laquelle jamais n’ont prévalu ni l’arrogance rhétorique, ni la ruse dialectique, ni la superbe du préjugé.
Au contraire, Monsieur le Président de la République française, vous avez décrété, quant à vous, après Charles de Gaulle, après Georges Pompidou, aveuglé par les sophismes de vos experts et les fondements racistes de votre éducation, que les dirigeants politiques et les intellectuels de VOTRE « Afrique francophone » devaient se plier prioritairement au devoir de silence, qui sert tant vos vues, mais contrecarre les exigences élémentaires d’humanité des peuples africains.
Par votre faute et celle de vos prédécesseurs, la France, qui s’est appelée jadis pays des lumières, a instauré et entretient en Afrique le règne du vide, de la nuit, du néant morne et gris. Par cette obstination, elle ne rougit pas de faillir aux leçons éternelles du bon sens, dont, apparemment vous avez décidé d’abandonner la réputation flatteuse à un autre peuple européen, qui vous montre vainement l’exemple en Afrique.
Pour en arriver là, il est vrai que vous n’avez pas dû torturer une imagination dont on peut douter que vous soyez généreusement pourvu. Il est vrai qu’il vous a suffi d’abord de mettre vos pas dans les pas de vos prédécesseurs, en maintenant les dirigeants de l’Afrique dite francophone dans leur posture mortifiée de compères patelins ou de spadassins rigolards. Il est vrai que leur lointain avènement criminel, leur manque de représentativité, leur goût effréné du luxe, leur folie répressive les avaient déjà relégués dans leurs somptueux palais, hors de portée des accès de colère populaire, contre lesquels seuls les parachutistes français pouvaient leur servir de bouclier.
Il en fut ainsi au Cameroun avant tous les autres pays, de 1960 à 1964 - mais on feint aujourd’hui de ne pas s’en souvenir dans les médias et les sphères du pouvoir en France. Il allait en être ainsi au Gabon en 1964, au Tchad en 1968.
Toutefois, alors que de 1960 à 1974, soit en plus de quatorze ans, vos prédécesseurs n’avaient pris que trois fois l’initiative d’envoyer des troupes en Afrique (au Cameroun en 1960, au Gabon en 1964, au Tchad en 1968), en cinq ans seulement de présidence, vous avez, quant à vous, battu tous les records, ayant fait donner vos parachutistes deux fois au Zaïre de votre ami Mobutu Sese Seko, une fois dans le Tchad du général Félix Malloum, une fois en Mauritanie pour secourir une junte de colonels, une fois en Centrafrique pour installer David Dacko, votre nouveau protégé.
A la politique de vos prédécesseurs, il est clair que vous avez ajouté comme une signature personnelle la manie de dépêcher vos parachutistes en Afrique noire. Pour pérenniser le silence du continent noir, et même, en quelque sorte, l’institutionnaliser, force vous aura donc été d’engager votre doigt plus avant encore que vos prédécesseurs dans l’engrenage des interventions militaires où vous êtes en train d’enliser l’honneur et le crédit de la France, irréversiblement, vingt ans après les indépendances qui devaient ouvrir l’ère triomphale de la fraternité, de l’égalité et de la coopération.
Quant aux intellectuels africains, vous savez bien qu’il suffit, pour qu’ils se taisent, de laisser planer sur leur tête la menace jamais démentie de l’arrestation, du fouet, de la mort. Privés de toute autonomie économique, il suffit, vous le savez bien, qu’ils ne puissent proférer une protestation sans aussitôt livrer leurs épouses et leurs enfants à la malédiction de l’insécurité, à la faim, au désespoir de la prostitution. N’y avez-vous pas toujours veillé, après vos prédécesseurs Charles de Gaulle et Georges Pompidou ?
S’il est vrai, Monsieur le Président de la République française, que le silence de l’Afrique et l’intervention militaire française sont les deux visages d’un même monstre, reconnaissez que vous êtes personnellement la magnifique incarnation d’une nouvelle diplomatie de la canonnière.
De grâce donc, Monsieur le Président de la République française, abstenez-vous, au moins par décence, de vous prévaloir d’un silence que vous présentez abusivement comme le signe d’une approbation des Africains, quand vous en êtes vous-même l’artisan intéressé. C’est comme si, ayant arraché la langue d’un témoin, vous déclariez que l’équité seule le retient de vous accabler. Ce serait tout simplement du pharisaïsme.
Vox clamans in deserto
Voici d’ailleurs, mutation non programmée par vos experts ainsi qu’il arrive toujours, que s’élève jusqu’à vous pour la première fois une voix africaine authentique. L’on imagine alors votre surprise agacée - ou plutôt celle de vos conseillers (n’importe, maintenons la fiction qui veut que vous lisiez vous-même ces lignes).
« Mais qui est donc ce drôle ? Quelle est cette voix qui ose crier dans le désert ? »
Telle est la première réflexion que chacun imagine dans votre bouche. La tentation du mépris et de la dérision est celle à laquelle les préceptes de la charité chrétienne préparent le moins ceux de votre classe à résister.
A propos du mépris, peut-on vous faire humblement observer que qui a accepté les cadeaux infâmants d’un Bokassa serait pour le moins mal venu de prendre de haut l’admonestation d’un homme, certes peu favorisé par le destin, mais dont l’existence assez longue déjà est cependant vierge de toute flétrissure.
Né dans les ténèbres du dénuement et de l’ignorance, au milieu de malheureux que triturait VOTRE colonisation, celui qui ose vous adresser ces lignes est un homme qui n’a pu faire son bonhomme de chemin qu’à travers le Sahara d’une vie de labeur et de persécution, sans jamais toucher un pot-de-vin ni aucune autre sorte de cadeau, sans même jamais solliciter aucune de ces petites faveurs par lesquelles on est du moins excusable de vouloir s’affranchir des disgrâces d’une naissance malencontreuse.
Il doit à une profession ingrate, dont les fils de famille se détournent comme de la peste, les ressources modiques qui lui permettent d’élever ses enfants. Voilà ce que votre civilisation humaniste réserve aux Noirs en fait de diamants.
Comme tous les Africains, héritiers sans le savoir du culte romain des plus simples vertus, quand vous en avez fait, vous et les vôtres, un lieu commun de la morne rhétorique d’apparat, il n’est pas saisi de panique en contemplant comme un horizon de désespoir la perspective de décennies de pauvreté et d’obscurité. Il puise les motifs de son chant et de sa danse, non dans la profondeur de coffres remplis de pierres précieuses, ni dans la caresse de monceaux d’or, et encore moins dans l’immensité de domaines s’étendant autour de châteaux historiques, mais dans la chaleur de la solidarité et le combat quotidien pour l’avènement d’une humanité juste et heureuse où les enfants noirs ne seraient plus massacrés par Vorster ou Bokassa, tous tyrans africains que vous protégez.
Ne déduisez donc pas, Monsieur le Président de la République française, de l’exiguïté de ma personne visible, mon inaptitude à accomplir la tâche apparemment gigantesque que je me suis assignée de vous interpeller, voire de vous censurer.
N’espérant rien du système que vous symbolisez, n’en sollicitant aucun avantage, je n’en redoute rien non plus, par voie de conséquence. De ce fait, je me trouve seul de tous les Africains dans la position de ces fous dont l’index accusateur osait se dresser jadis sur les crimes des souverains, et que la Bible désigne du nom plaisant de prophètes.
Je puis ainsi mettre dans mon propos la vigueur et la solennité auxquelles aucun de vos procureurs blancs n’aura eu le courage ou la sérénité de s’élever au cours de ce drame.
Vous m’aurez procuré, Monsieur le Président de la République française, ainsi qu’à bien des intellectuels africains, une satisfaction dont je vous serai éternellement reconnaissant : vous m’aurez permis de m’installer si confortablement dans mon rôle que je vois fondre sur mon humble existence de longues années de reconnaissance et de vénération, ainsi qu’il arrive au visionnaire dont les prédictions, qui n’ont d’abord inspiré que scepticisme, ennui et dédain, se réalisent tout à coup.
Songez donc ! Voilà vingt ans, trente ans, quarante ans même que nous proclamions que, entre Paris et l’Afrique, il ne saurait y avoir aucune espèce de coopération, exceptée celle de la carpe et du requin, pour reprendre une image qui, sous d’autres cieux et en d’autres circonstances, a transporté de joie d’autres peuples opprimés.
Quand vos médias faisaient leurs choux gras de l’aide prétendue de la France aux pays sous-développés de l’Afrique francophone, une des plus belles impostures de l’histoire des relations entre les peuples, nous n’avons cessé, quant à nous, de démontrer que si aide il y avait, c’était celle, forcée au demeurant, de l’Afrique noire francophone aux multinationales et à la bourgeoisie prédatrice françaises.
Nous déclarions, faits et chiffres à l’appui, que le capitalisme français pillait nos populations, dont le douloureux labeur à la fois engraissait vos amis les dictateurs africains, appelés parfois à juste titre les rois nègres, et alimentait les trésoreries florissantes de vos firmes néocoloniales. Nous n’avons cessé de hurler, nous, que les bénéfices que ces flibustiers transféraient chaque année hors d’Afrique dépassaient de très loin les maigres subventions que vous octroyez avec ostentation aux gouvernements africains agenouillés à vos pieds. Que nous répondait-on ?
« Oui, votre discours est assez original ; il ne manque pas de pathos ni même d’ethos à la rigueur. Mais c’est excessif. Comme tous les jeunes peuples, vous manquez de sens de la mesure et des réalités. »
Vous-même, disiez-vous autre chose un jour récent à la télévision allemande lorsque, répondant à des interlocuteurs trop peu déférents à votre gré, et dont les questions un peu trop directes avaient eu le don de vous agacer, vous vous êtes indigné qu’on osât soupçonner Paris d’exploiter des populations africaines misérables qui, selon vous, ne devaient leur survie quotidienne qu’aux fournitures désintéressées de la France ?
Il faut le reconnaître en toute loyauté, ce fut une magnifique envolée. Ecrasés par la pertinence de votre démonstration, éblouis par l’éclat de cette évidence, vos interlocuteurs ne purent faire autrement que de s’incliner devant tant d’autorité et de noblesse.
Ce n’est pas la première fois que vous aviez recours à cette mascarade. Après vos prédécesseurs Charles de Gaulle et Georges Pompidou, vous en aviez usé maintes fois comme d’un soporifique pour enfoncer encore davantage dans la léthargie les Français déjà trop ignorants en politique, trop insensibles à la tragédie des Noirs pour percer à jour votre tartuferie. Avec quel brio, après vos prédécesseurs, ne maniez-vous pas l’imposture de l’aide à l’Afrique noire. On a vu les plus savants, les mieux éduqués de vos coopérants et assistants techniques revenir de longs séjours chez vos prétendus assistés sans seulement soupçonner, en toute bonne foi, les dévastations pourtant étalées des multinationales françaises, des firmes coloniales où se sont nichés tant de vos frères et cousins, ainsi que des rats dans un fromage.
Oui, pour 99 % des Français, les capitalistes de l’Hexagone, faits d’une essence miraculeuse au contraire de leurs homologues américains, allemands, britanniques, ne sauraient avoir le même pouvoir pernicieux. Quand les transnationales d’autres pays sèment la désolation et la décomposition en Asie et en Amérique latine, par exemple, les multinationales françaises, elles, répandent nécessairement l’harmonie et le bonheur psychédélique, surtout en Afrique noire. Le capitalisme français saignant l’Afrique, quelle absurdité aux yeux de l’écrasante majorité de vos compatriotes, Monsieur le Président de la République française ! Une telle emprise sur l’opinion publique nationale n’a de comparable que le prestige dont jouissait Adolf Hitler auprès des Allemands. N’en êtes-vous pas secrètement gêné certains jours ?
Telle a du moins été la jobardise des Français jusqu’à l’affaire dite des diamants de Bokassa ; l’on imagine que, en même temps que le monde entier, ils n’ont pu manquer d’avancer eux aussi en instruction et qu’ils sont édifiés aujourd’hui, pour autant qu’il s’agisse de femmes et d’hommes de bonne foi.
Un crime abominable
De quoi s’agit-il donc ? De quoi êtes-vous accusé ?
D’un crime abominable.
Vous n’avez pas eu de scrupule à accepter de Bokassa, cet énergumène qui se disait empereur à Bangui, à plusieurs reprises, comme cadeaux, des plaquettes de diamants dont l’ensemble a été évalué à dix millions de francs au bas mot, ce qui peut représenter à peu près un centième du budget annuel de ce pays, qu’on range parmi les dix pays les plus pauvres du monde.
Imaginons un instant ensemble ce que serait un prélèvement du centième du budget de la France : ce serait une somme de cinquante-cinq milliards de francs - ou encore de cinq mille cinq cents milliards d’anciens francs. Fantastique, n’est-il pas vrai, Monsieur le Président de la République française ?
Imaginons tous les investissements rendus impossibles par cette exorbitante ponction, dans un pays comme la Centrafrique où, comme chacun sait, tout, absolument tout reste à faire.
Imaginons toutes les écoles qui, de ce fait, ne furent pas créées, ce qui eut pour conséquence que des centaines, peut-être même des milliers d’enfants centrafricains n’ont jamais pu apprendre à lire et croupissent pour l’éternité tout comme leurs pères et leurs grands-pères, dans analphabétisme, fléau répugnant dont vous avez toujours dit que la coopération franco-africaine devait les sauver.
Imaginons les maternités que cette faramineuse spoliation a empêché de sortir de terre, ce qui a eu pour conséquence de faire mourir à la naissance des centaines, peut-être des milliers d’enfants centrafricains. Il est vrai que vous vous félicitez sans doute au fond de vous-même, en bon technocrate blanc et occidental convaincu qu’il n’y a pas assez de ressources sur la terre pour toutes les races, et surtout pour les races de couleur, de cette technique de contrôle des naissances, si commode, si efficace s’agissant des nègres !
Imaginons les kilomètres de routes et de pistes qui, du fait de ce pillage, n’ont pu être rénovés, ce qui a eu pour conséquence que, dès la fin de la saison des pluies, des milliers, peut-être même des dizaines de milliers de braves paysans centrafricains se sont trouvés dans l’impossibilité d’évacuer les modestes produits de leurs terres vers les centres où ils étaient habituellement commercialisés.
Je clos volontairement ici cette effroyable énumération, qu’il eût été trop facile de poursuivre indéfiniment, comme vous ne pouvez en douter.
Vous seriez le financier professionnel le moins pardonnable de n’être pas d’avis que les sommes dont on vous accuse d’avoir spolié les misérables Centrafricains, qu’elles soient d’un million, de cinq millions ou de dix millions, valent cent fois plus que leur symbolisation arithmétique.
Vous savez ou vous devriez savoir que dans ces pays livrés au capitalisme sauvage des vôtres, où le rapport de l’argent est parfois du double sinon du triple, de telles sommes représentent un capital qui s’enfle constamment de l’apport tourbillonnant des intérêts. Sinon comment expliquer la fortune à la fois galopante et vertigineuse des entreprises coloniales dont les vôtres ont une si longue et si fructueuse expérience ?
Combien chaque Africain peut enfin vérifier au grand jour que, contrairement aux élucubrations des philosophes officiels de l’Occident, la bourgeoisie chrétienne n’eut jamais d’autre génie que la rapine, l’extorsion, le meurtre en gros.
L’ignominie et la turpitude attachées partout à de telles pratiques seraient déjà au-delà de leur expression quand le coupable oserait prétexter l’inconscience de son crime, son obscurité sociale, l’humilité de sa fonction et de sa vision du bien et du mal.
Quand, tirant impudemment parti de l’infirmité d’un président noir imposé par Charles de Gaulle, et d’ailleurs quasi analphabète, Péchiney s’octroie l’énergie la moins chère du monde, avec l’électricité produite à Edéa, par un barrage construit à l’origine pour éclairer les indigènes, les Camerounais sont légitimement révulsés, mais pour autant le monde ne leur apparaît pas sens dessus dessous ; ils voient même l’illustration d’une certaine logique dans ce détournement.
Quand Elf-Aquitaine réussit l’exploit de s’emparer du pétrole du Gabon et du Cameroun sans en payer la contrepartie aux populations autochtones, à une époque où l’or noir transforme les pays arabes en eldorado, la plus juste indignation saisit les Africains ; mais toute morale ne leur paraît pas pour cela renversée ; ils savent apercevoir dans cette audace l’hommage pour ainsi dire rituel à la tradition de violence tapie dans votre culture depuis les légendaires exactions des conquistadores espagnols sur les paisibles Incas.
Quand les factoreries de brousse des firmes coloniales françaises dépouillent les paysans noirs exténués du fruit de leur peine et leur imposent, le couteau sous la gorge et au prix fort, leur inévitable verroterie, invendable partout ailleurs que chez les nègres, la révolte gronde au cœur des Africains, mais l’habitude du malheur a tôt fait de les apaiser.
Quand, après s’être fait attribuer le monopole de la collecte de l’épargne en Afrique dite francophone, par des lois supposées de la zone franc, mais élaborées dans le secret des techno-structures parisiennes, les banques et les compagnies d’assurances que président vos frères et vos cousins font main basse sur les dépôts des modestes fonctionnaires et des petits salariés africains, privant l’Afrique de capitaux dont elle ferait diligemment son profit, la colère étrangle les Africains, mais leur bon sens millénaire les avertit que ces abus sont sécrétés par l’affrontement entre pauvres et riches, entre la candeur et le cynisme, qui est l’éternel ressort de l’Histoire. Mais à quoi croiront donc désormais les populations africaines ?
Aussi inflexible que soit la censure imposée dans leurs pays par vos vassaux africains, vous figurez-vous vraiment que le peuple africain même le plus humble manquera d’apprendre à la longue le détail de votre forfaiture ?
A qui se fieront désormais les infortunées populations africaines ? Quels mots de votre langue trouveront encore quelque crédit dans leur esprit ? Quelle foi offrira un asile à leur désarroi ? Quels cieux prendront-elles à témoin de leurs malheurs ?
Cette fois, le dévastateur du continent noir n’est pas un croquemitaine capitaliste, ni un capitaine mercenaire oublieux de son honneur, mais celui-là même qui se donnait partout et en toute occasion pour sa Providence !
A quelles comparaisons recourir pour offrir une image heureuse de votre trahison, Monsieur le Président de la République française ?
Etes-vous Jéhovah roulant une avalanche de rochers sur le peuple hébreux dans l’abîme ténébreux d’un défilé ? Etes-vous un Saint-Père qui irait reposer les ardeurs de sa prédiction en détroussant les morts au cimetière du Vatican ? N’êtes-vous pas plutôt le Bon Pasteur qu’un caprice pervers transforme de temps en temps en loup déchirant cruellement ses brebis ? Etes-vous Ouranos pour dévorer vos propres enfants ?
Que sont devenus les engagements que vous vous plûtes inconsidérément à proclamer au cours de vos multiples voyages africains ? Comment se persuader que vous vous adonniez simplement à ces jeux dépravés, fort prisés dans votre monde, qu’on appelle tantôt l’ironie, tantôt l’antiphrase, tantôt la duplicité, tantôt la restriction mentale, assuré d’avance des secours de la casuistique pour votre absolution ?
Sur la foi de vos serments les plus emphatiques, Monsieur le Président de la République française, l’opinion internationale, y compris vos compatriotes et même vos électeurs, vivait sur la conviction que vous apportiez à l’Afrique que vous disiez francophone, toutes les facilités souhaitées pour son développement. Telle est la raison que l’on imaginait à vos trop fréquents périples sur le continent noir, à vos innombrables rencontres avec ce que vos scribes accroupis appelaient plaisamment vos homologues africains, aux trop rituelles conférences au sommet franco-africaines.
Comment soupçonner que vous vous précipitiez simplement à la soupe, comme un vulgaire clochard ?
Bon jésuite, vous vous étiez bien gardé de vous priver de la pompe des harangues redondantes, de la majesté des liturgies hiératiques, de la componction figée des visages, de la solennité des accolades. Mais, derrière cette façade, c’était la trop ordinaire et grossière concupiscence occidentale, autant dire le néant spirituel, le vide du cœur d’une classe dirigeante en décomposition, mais brûlant Dieu sait pourquoi d’entraîner ces Africains pourtant détestés dans le désastre de sa ruine.
Comment d’humbles paysans déguenillés, faméliques, en proie à toutes sortes d’épidémies jamais soignées, sinon heureux au moins instruits à la patience dans l’adversité, sereins dans le désespoir, stoïques devant la mort quotidiennement côtoyée, comprendront-ils qu’un milliardaire, fils de milliardaire, distingué pour ainsi dire dès le berceau par les honneurs des plus hautes fonctions, exerçant de surcroît la magistrature suprême, choyé des foules, objet des flagorneries des media, n’ait pas hésité à s’abaisser pour ramasser quelques maigres sous dans le cloaque putride que fut la Centrafrique sous Bokassa ?
Le misérable, qui veut apaiser sa fringale, soustraire ses membres à la morsure de la bise ou à la brûlure du soleil, peut être absous de molester et de dévaliser un vieillard dans le fond d’une cabane sordide. Le lépreux errant peut être pardonné de chaparder chez des culs-terreux démunis pour saupoudrer sa désolation de quelques lueurs d’éphémère gaieté.
Qu’est-ce qui peut donc encore manquer à un homme que le Destin a comblé dès sa naissance pour le contraindre à ravager des gueux ? Quelle étrange dépravation peut bien inciter un riche à dépouiller un mendiant ? Quel effrayant et secret cancer ronge donc l’Occident au point de l’amener, impudique vampire, à sucer le sang des enfants décharnés du tiers-monde ?
Il y a quelques années, les Français, qui ne se réveillent qu’aux scandales des autres, s’indignèrent d’apprendre que les dodus Yankees allaient extorquer à bas prix leur maigre sang aux populations haïtiennes, pour fournir les hôpitaux américains à qui cette matière première manquait cruellement.
Haïti est une République noire, occupant une moitié de Saint-Domingue, l’une des Grandes Antilles, presque aux portes mêmes de la nation la mieux pourvue, la plus puissante du monde, les Etats-Unis d’Amérique.
Les Haïtiens sont les fiers descendants d’Africains que des siècles de déportation chrétienne avaient entassés sur l’île et voués à la servitude. Longtemps soumis à la France des rois et surexploités par les cadets des familles aristocratiques, que leur incapacité ne rendait pas du moins impropre à l’art malheureusement trop répandu de courber les nègres sous le fouet, nos cousins mirent à profit les troubles de la Révolution française pour chasser leurs maîtres au terme d’une insurrection suivie d’une guerre de libération, qui demeure à ce jour l’épisode le plus sanglant et le plus héroïque de la tragédie des Noirs.
Si loin de l’Afrique ancestrale, si près des Etats-Unis, comment auraient-ils tardé à tomber sous la coupe de nouveaux maîtres, lesquels, malgré bien des vicissitudes, n’ont cessé d’assurer leur emprise sur un peuple vaillant, mais exténué par la cruelle succession de calamités.
Patrouille involontaire, égarée et sacrifiée sur le territoire du monde blanc implacable mais proliférant néanmoins comme le mal et toujours victorieux, les Haïtiens ont toujours anticipé sur les servitudes, les révoltes, les libérations des Noirs des deux continents. A la longue, ils sont devenus comme l’allégorie de la déplorable fatalité de toute une race.
Vous avez infligé aux Centrafricains, Monsieur le Président de la République française, avec une dizaine d’années de décalage, l’humiliante extorsion que laissait craindre l’avanie essuyée par les Haïtiens de la part de vos cousins yankees bien-aimés. Voulant ajouter un surcroît de graisse à votre obésité, vous n’avez pas rougi de saigner des goitreux, des paludéens, des rachitiques, des poliomyélitiques, des pestiférés, des vérolés, des syphilitiques chroniques, des lépreux, des coquelucheux, des diphtériques, des mutilés, des culs-de-jatte, bref toute une cour des miracles du fond de l’Afrique la plus miséreuse.
Sous les lustres et au milieu des lambris de vos palais, pouvez-vous seulement vous figurer cerné par tous ces ventres ballonnés, ces moignons frénétiques, ces bouches édentées, ces regards révulsés sous des paupières ulcéreuses, ces jambes atrophiées et inertes aux reptations monstrueuses, ces quintes convulsives, ces faces hérissées de verrues, ces expressions hagardes, ces souffles haletants qui appellent au secours et à la fois crient vengeance ?
En toute hypothèse, le remords aussi brumeux fût-il du crime affreux a troublé votre amoralisme timoré de privilégié aux prises avec les contradictions de son égoïsme hédoniste et du discours moralisateur de sa classe.
Il ne vous restait plus qu’à vous tourner vers vos experts en matière africaine, rompus dans l’art de ravauder, comme une virginité délabrée, la bonne conscience des dirigeants bourgeois de la France, depuis la colonisation, quand il fallait établir contre l’évidence que les plus cruels sévices infligés aux populations noires servaient à leur humanisation, jusqu’à nos jours de néo-colonialisme triomphant, où ils n’ont guère de peine à vous persuader qu’en acceptant des diamants prélevés subrepticement par un fieffé voleur sur le patrimoine du peuple centrafricain, vous n’avez fait que mettre en évidence votre abnégation. Fins spéculateurs de la relativité du Bien et du Mal, prosélytes d’une nouvelle théorie des climats, ils n’ont pu manquer de vous démontrer que vous n’avez eu garde de blesser par une rebuffade l’honneur d’un chef d’Etat ami de la France, un Africain authentique obéissant aux traditions spécifiques de son peuple, qu’il ne vous appartient pas de juger, quant à VOUS.
(A SUIVRE...)
(1) Note de l’éditeur : Julius Nyerere (1922-1999), premier président de Tanzanie, a farouchement combattu le colonialisme et a été l’artisan d’un fédéralisme africain.
(2) Note de l’éditeur : Ancien président de Zambie dont il fut l’un des principaux artisans de l’indépendance. Panafricaniste convaincu, il est considéré comme le « Gandhi noir » à cause des campagnes de désobéissance civile qu’il organisa contre les colons britanniques.
Revue Peuples Noirs-Peuples Africains], N°13 Janvier-Février 1980